"Rouge ou mort" - David Peace

"Le métier de manager, ça revient souvent à piloter un navire à travers un champ de mines".

Seul David Peace pouvait me convaincre d'avaler un roman de presque mille pages traitant du football. Et dans "Rouge ou mort", le football n'est ni un prétexte, ni une toile de fond. Il en est l'essence, le centre, l'obsession...

Il retrace plus précisément le parcours du club de Liverpool durant les quatorze années (1960-1974) où il fut entre les mains de l’entraîneur d'origine écossaise Bill Shankly qui, après l'avoir sorti de la deuxième division, lui permit d'accéder à la coupe d'Europe. Non content d'en faire une des meilleures équipes d'Angleterre, il en fit surtout l'une des plus populaires...

Il faut dire que la carrière de Bill est exemplaire, dans le sens où elle est un rappel criant de quelques principes de base que le football d'aujourd'hui semble avoir quelque peu occulté. Entre autres que...

... le football est un sport. 
La chance, la satisfaction, sont des notions qui n'y ont pas leur place (Shankly aurait même voulu les bannir du dictionnaire). Un seul moyen de progresser, a fortiori de gagner : des heures d'entrainement, de préparation tactique, (et pour Bill, de négociations avec les dirigeants du club), de persévérance, car rien n'est jamais acquis. Lui-même travailleur opiniâtre, habité par la quête incessante du mieux et par la hantise de la défaite, Shankly va toujours de l'avant, ne baisse jamais les bras. Refusant d’enchaîner ses rêves, il se donne, avec enthousiasme et fierté, les moyens de les réaliser. Lucide et extrêmement organisé, c'est aussi un stratège hors pair, capable d'employer l’empathie comme la ruse pour motiver se "garçons", comme il les appelle.

... le football est un sport populaire.
Et s'il est un homme à même de redonner à cet adjectif tout son sens, toute sa noblesse, c'est bien Bill Shankly. Issu d'un milieu modeste et laborieux, il revendique inlassablement son appartenance au peuple, forçant le respect par sa droiture et sa simplicité. C'est d'ailleurs une véritable histoire d'amour qui l'unit à cette ville viscéralement ouvrière qu'est Liverpool et à ses supporters, Bill devenant au fil du temps une sorte d'idole accessible, une figure familière et omniprésente. 
Il ne la quittera plus à partir du jour où il intégra son club en tant qu’entraîneur, tout comme il vivra jusqu'à la fin de ses jours dans la petite maison qu'il y acquit à son arrivée. 
Et rien ne le met davantage en colère que l'idée que ses joueurs n'aient pas donné leur maximum, quand le public d'Anfield* a dû amputer une partie de son salaire pour assister à un match. Car si l'obsession de Bill pour la réussite révèle parfois, comme en passant, l'expression d'un but existentiel (gagner, c'est être quelqu'un mais c'est surtout être tout court), elle est fixée sur un objectif principal, qu'il martèle à son équipe : ne pas décevoir les supporters, sans lesquels elle n'est rien, en leur donnant toujours le meilleur.

... le football est un sport d'équipe.
Et bien que ce qui précède pourrait laisser croire que le récit est uniquement centré sur la personnalité de Bill Shankly, "Rouge ou mort" n'est pas le roman d'une individualité, ni même de plusieurs. C'est celui d'un collectif, constitué non seulement de l'entraîneur et de ses joueurs -l'un n'étant rien sans les autres-, mais aussi de son public, celui de Liverpool en général et du brûlant Spion Kop* en particulier. Les personnages de "Rouge ou mort" ne sont évoqués qu'à travers le football, et si le roman s'attarde davantage sur Bill, c'est parce qu'il est le moteur, presque désincarné, de l'obsession qui lie le groupe et le fait avancer.
N'attendez pas de David Peace qu'il vous livre des anecdotes sur la vie privée ou le caractère des joueurs. Leurs noms ne sont cités que comme les pièces d'un puzzle composant une entité rendue homogène grâce au talent de stratège et de meneur d'hommes de celui qui les emboîte.

Voilà pour le fond...

Quant à la forme, eh bien, elle est typiquement "Peacienne". Épileptique, lancinante... et, du coup, efficace. Lire David Peace, c'est comme livrer une bataille, se colleter avec la sécheresse tenaillante d'une écriture qui, je dois l'avouer, a failli me faire jeter l'éponge à plusieurs reprises. Mais au final, bien que lu il y a maintenant plusieurs semaines, "Rouge ou mort" a laissé en moi une empreinte profonde, dans la mesure où la technique de "martèlement" appliquée par l'auteur impose avec force dans l'esprit du lecteur le sens de ce qu'il exprime.
Par la succession de phrases brèves, assénant les mêmes faits, il instaure une routine laborieuse qui rend compte avec une inimitable justesse des efforts incessants que nécessite l'objectif d'une réussite pérenne.
De même, ce style si particulier instaure un rythme qui se veut à l'image de celui que vivent ses personnages  : matchs après matchs, saisons après saisons, bilans après bilans, la vie de l'équipe est constituée de la répétition des mêmes rendez-vous, des mêmes points à gagner pour atteindre le haut du tableau.
Il permet, enfin, de nous faire appréhender l'ampleur de l'obsession de Bill pour ce sport, et pour la nécessité de la victoire. Les gestes insignifiants et récurrents de son quotidien s'entremêlent aux réflexions stratégiques, aux remises en question que produit son cerveau en constante ébullition.

Vous l'aurez compris, je n'ai pas trouvé cette lecture confortable, mais lire David Peace ne l'est jamais. En revanche, le sujet de "Rouge ou mort" l'exempte de la dimension habituellement glauque qui dote la plupart de ses autres titres de cette intensité cauchemardesque difficilement supportable.
Bon, moi j'aime quand David Peace est glauque, et j'avoue qu'ici, ça m'a un peu manqué, même si je salue l'exercice de style et la noblesse des valeurs que véhicule ce roman , et que je suis ravie d'avoir pu faire plus ample connaissance avec l'attachant Bill Shankly...

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*Anfield est le stade du Liverpool football club, le Kop, ou Spion Kop, étant la plus célèbre de ses tribunes.

Commentaires

  1. J'ai vraiment galéré avec ce bouquin, j'ai failli ne pas le finir. Honnêtement, certains passages m'ont parus à la limite du lisible tant ils sont répétitifs et "poseurs". J'adore David Peace, mais j'ai trouvé que dans ce cas précis, c'était un peu artificiel et je pense savoir pourquoi : Bill Shankly (qui est une véritable icône en Angleterre, ce qui rend l'exercice d'autant plus difficile à aborder), est un brave gars. Au contraire de Brian Clough (je ne sais pas si tu as lu The Damned United, qui ne figure pas dans ta liste), un personnage coléreux, agressif et "bigger than life", Shankly n'est pas du tout un personnage "à la David Peace" et j'ai eu le sentiment - peut-être à tort - que Peace en faisait d'autant plus des tonnes dans le style déclamatoire qu'il avait besoin de "compenser" le côté très positif de son héros.

    Enfin bref, en tout cas, ça ne m'a pas du tout enthousiasmé (alors que je partais avec un a priori utra-positif).

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    1. Je vois complètement ce que tu veux dire, "Rouge ou mort" donne parfois le sentiment de tourner à l'exercice de style, et de tomber dans la caricature, un peu comme si Peace se parodiait lui-même... d'ailleurs, j'ai failli moi aussi l'abandonner, comme je l'écris dans mon billet. Mais j'ai trouvé au final que l'aspect "bourrage de crâne" du texte était plutôt efficace et opérait de manière presque hypnotique, nous imprégnant de ce qu'à mon sens, l'auteur a voulu nous faire ressentir : l'éternelle et laborieuse répétition liée au défi sportif, le caractère acharné et infatigable de son héros.
      Ceci dit, c'est le titre de Peace auquel j'ai le moins accroché, la personnalité de Shankly se prêtant mal, en effet (là aussi je te rejoins), à ce à quoi l'auteur excelle : nous immerger dans la noirceur des âmes ...

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