"Le Club des Miracles Relatifs" - Nancy Huston

Signal d'alarme.

Je crois que ce que j'admire le plus, chez Nancy Huston, c'est sa capacité à se renouveler, à expérimenter -souvent avec succès- des genres divers.

Elle nous surprend ainsi, une fois encore, avec son dernier titre, roman atypique où s'entremêlent lieux imaginaires et références géographiques bien réelles, où les personnages évoluent dans un monde qui, s'il ressemble au nôtre au point de susciter un certain malaise, se présente en même temps comme le cauchemar résultant de tous nos excès.

Varian est un être différent. 
Originaire de l'île Grise, il est le fils tardif de Ross et Beatrix McLeod. Le couple vit dans une plénitude affective et morale que rien ne semble pouvoir troubler. Ce sont des gens simples, qui vivent de la pêche, comme la plupart des familles du village.
Manifestant dès son plus jeune âge une intelligence et une sensibilité hors normes, ne supportant ni le bruit ni la violence, Varian affirme en grandissant sa particularité. Sa frêle constitution, sa voix cristalline, sa soif irrépressible de savoir, font de lui un être à part, exclus. Il entretient avec son corps un rapport complexe, à la fois hanté par l'idée d'une pureté inatteignable, et obsédé par des pulsions sadiques qu'il assouvit par de fréquentes et compulsives séances de masturbation.
Si Ross est déçu par ce garçon si peu viril et asocial, qui ne mange ni viande ni poisson, Beatrix entretient avec son fils unique une connivence troublante.
Varian est adolescent lorsque la dégradation des ressources marines de l'île Grise pousse Ross à partir, comme tant d'autres avant lui, pour Luniville, où le gigantesque site d'extraction d'ambroisie de Terrebrute embauche à tour de bras une main d'oeuvre qu'elle exploite et empoisonne à petit feu. Beatrix et son fils restant sans nouvelles, le jeune homme rejoint à son tour la ville, univers étincelant aux formes lisses et tranchantes, où règne un froid intense et permanent, univers essentiellement masculin, dont la dureté et le désespoir, cumulés à la douleur de l'exil, imprègnent de violence les rapports entre les êtres.

"Le Club des Miracles Relatifs" est comme une alternance de tableaux, qui nous plongent en divers lieux et diverses époques, au cœur d'un bouillonnement déroutant, d'un puzzle où chaque élément prend peu à peu sa place. 

Au récit de l'enfance et de la jeunesse de Varian, succèdent...
... tantôt un auto plaidoyer vibrant, saccadé, brutal et maladroit, dans lequel le héros, s'adressant à un jury imaginaire, crie sa détresse, tente de faire comprendre son incapacité à s'adapter à ce monde déshumanisé, où le profit et l'ultra consommation sont devenus les dogmes au service desquels hommes et nature sont exploités à outrance, jusqu'à la destruction...
.... tantôt les scènes d'un présent cauchemardesque : Varian est emprisonné et torturé des jours durant, jusqu'au délitement de sa conscience, par les représentants des autorités de Luniville, qui le soupçonne d'appartenir à une organisation terroriste...
... tantôt des bribes de destins de femmes, que l'on quitte aussi brutalement que l'on a fait leur connaissance, souvent victimes elles aussi de cette folie qui semble s'être emparée des hommes, qui les violent et les brutalisent, les abandonnent...

Le récit est contemporain, mais se nourrit des craintes de Nancy Huston quant au possible futur que laisse entrevoir nos dérives, qui imagine ce que pourrait être notre société après le franchissement du point de basculement vers une annihilation du respect de l'humain comme de l'environnement, vers un mépris de la vie en général, au profit d'une course irréversible et effrénée servant les seuls intérêts d'une poignée de privilégiés.

L'écriture foisonnante, la langue souple et inventive de l'auteur, qui alterne les styles, passant d'une élégance poétique à la frénésie d'un langage fortement évocateur, font de ce roman un moment de lecture intense et troublant.

Et je vous laisse la surprise de découvrir ce que représente ce mystérieux Club des Miracles Relatifs...

>> L'avis de Krol.

Nancy Huston, c'est aussi, sur ce blog :

... et non chroniqués, mais fortement recommandés : Lignes de faille, Cantique des plaines, et Instrument des ténèbres.

Commentaires

  1. "Je crois que ce que j'admire le plus, chez Nancy Huston, c'est sa capacité à se renouveler, à expérimenter -souvent avec succès- des genres divers."

    Oui ! :-)

    Tous les livres de Nancy Huston ne sont pas bons (ils sont rarement mauvais, ceci dit, à part le très pénible Infrarouge, comme tu le soulignais d'ailleurs dans ton billet), mais ils ont ce mérite assez rare d'être chaque fois si différents, surprenants, déroutants ou ambitieux... qu'in fine, on ne regrette jamais d'en avoir commencé un.

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    1. Et ce dernier titre est un très bon cru, inattendu et bouleversant.

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  2. J'aime beaucoup cette auteur et j'avais repéré ce titre. Ton avis me donne bien envie :)

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    1. Oui, il faut lire ce titre, je suis sûre qu'il te plaira ..

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  3. J'avais beaucoup aimé l'un de ses derniers romans qui n'avait pas bien marché mais qui était aussi foisonnant et jouait avec les langues. Je pense que celui pourrait me plaire.

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    1. Il te plaira en effet sûrement, si tu apprécies la diversité des styles et l'écriture soignée. De ce point de vue, ce titre est un régal !

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