"Le jour des corneilles" - Jean-François Beauchemin

Objet Littéraire Non Identifié...

Il y a des romans que l'on voudrait donner envie de lire sans rien en dire. Pour préserver la magie de la découverte.

Un simple conseil de Sentinelle en réponse à un commentaire laissé sur son blog a personnellement suffit à me convaincre de découvrir Jean-François Beauchemin avec son texte "Le jour des corneilles".

"Le jour des corneilles" est de ces pépites qui vous immergent dans un univers profondément original, tout en proposant une intrigue minimaliste, une galerie de personnages réduite grosso modo à deux individus, et un décor ramené à un lieu quasiment unique.

C'est un récit à la texture particulière, propre à nous faire perdre nos repères, parce qu'ancré dans le monde particulier que ses héros ont bâti selon leurs propres critères, il est empreint d'une sorte d'intemporalité.

Le duo dont il est question, composé d'un père et de son fils, vit reclus dans la forêt, en totale autosuffisance, chassant et pêchant pour se nourrir, et utilisant avec ingéniosité, pour satisfaire tous leurs besoins, les ressources naturelles d'un environnement qui peut aussi, notamment lors des longs et rudes hivers, se montrer hostile.

Le lecteur découvre peu à peu les circonstances et les motifs de cet isolement par l'intermédiaire de la narration du fils, devenu adulte, qui se justifie face à un tribunal d'on ne sait quel crime en exposant des pans de son existence.

Une existence rude, presque primitive, rythmée par des scènes d'une intense violence, provoquées par la démence s'emparant parfois du père, un taiseux abrupt, pragmatique à l'extrême, et visiblement dénué de tout sentiment, hormis une peur irraisonnée de la mort.

Toute sa vie, son fils sera hanté par une obsession : déceler ne serait-ce qu'une once d'amour paternel chez celui qui lui fait subir les pires sévices. 

Cela devrait déjà suffire à vous convaincre... et pourtant, je n'ai pas encore évoqué LA raison pour laquelle vous devez lire "Le jour des corneilles" : sa langue... unique, inventive, mélange d'argot et de langage soutenu, de termes surannés et d'expressions nées de l'imagination du narrateur, qui traduisent le bon sens et la lucidité instinctive de ceux que leur naïveté a préservé de la ruse, de la malveillance. Entre gouaille et poésie, elle instille au récit un rythme vif qui relègue au second plan les quelques redondances dont pâtit l'intrigue, tout en exhaussant le caractère poignant de cette histoire à la fois belle et tragique. 

Je ne peux pas m'empêcher de vous en livrer ici un court extrait :

"Il me paraît que les astres opéraient sur sa langue quelque besogne secrète et prodigieuse. Car sous voûte noire, la glotte lui délaçait parfois fortement, lui d'ordinaire si pétri de silences. Il fut ainsi une autre fois où la parure des étoiles fit père plus parleur qu'en la tradition.
C'était en heure d'aube, nous nous ébranlions afin de courir le garenne. Il nous tardait, en effet, non seulement d'assurer le repas du soir, mais aussi de regarnir notre magasin d'accoutres. Car nos cache-esgourdes, excuse-train, mitaines, godillots-de-poil, tapisse-parties, escorte-blair et pousse-cuisses habituels menaçaient d'usure."

Alors, qu'attendez-vous ?...

Commentaires

  1. Je suis ravie que tu aies aimé ce roman, je me doutais aussi qu'il te plairait et que tu serais sensible à l'écriture inventive de Jean-François Beauchemin, qui est une merveille. Je regrette de ne pas avoir écrit un billet sur ce roman, mais je n'ai malheureusement pas le temps d'écrire sur tous les romans ou films que je vois. Ceci dit, tu en parles très bien, comme toujours. J'aimerais juste ajouter que malgré l'inventivité de la langue, cela n'empêche aucunement une lecture fluide et très aisée, car on s'habitue très vite à cette écriture qui a comme son propre rythme et qu'on épouse très vite. Le roman a été adapté (assez librement mais on retrouve l'esprit) en dessin animé plein de poésie : Le jour des corneilles, réalisé par Jean-Christophe Dessaint, avec les voix de Jean Reno et Lorànt Deutsch. Là encore, c'est une grande réussite. A voir pour petits et grands :)

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    1. Tu as raison de le préciser, on entre très aisément dans ce roman, car si sa langue est inventive, elle est toujours limpide car très imagée. Je ne savais pas qu'un dessin animé en avait été tiré, je note, j'aimerais bien voir ce que cela donne...
      En tous cas merci encore pour l'excellent conseil. Si tu en as d'autres de ce genre dans ta besace, je suis preneuse !!

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  2. Pas certaine, sur ce coup là malgré ce que vous dites toutes les deux de la langue particulière de l'auteur. En général, c'est un argument qui me plait, mais le truc père fils et isolement me refroidit, à cause de ma détestation de La route et de la claque de Sukkland Island ... Je crains la redite ...

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    1. Oh non, il n'a rien à voir avec ces deux titres, et surtout pas avec La route, que je n'ai pas aimé non plus; Dans Le jour des corneilles, il y a de la chair, de la poésie, de l'émotion, et même de l'humour, suscité par le bon sens naïf du narrateur, et sa façon de s'exprimer, qui m'a par moments franchement fait rire ! Ce serait dommage que tu fasses l'impasse, d'autant plus qu'il est court... je pense vraiment qu'il te plairait.

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  3. J'ai ADORE ce livre, conseillé par un libraire. Cette écriture unique !

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    1. Nous sommes d'accord... et ton libraire est d'excellent conseil !

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