"Les noirs et les rouges" - Alberto Garlini

"Les morts innocents sont têtus, féroces, emplis de colère".

"Les noirs et les rouges" s'ouvre sur une salle du tribunal de Milan, en 1985.
Franco, dont se déroule ici le procès, est sommé de définir les rapports qui le liaient à un certain Stefano Guerra. Alberto Garlini nous ramènera en ces lieux à intervalles brefs mais réguliers, les réminiscences qu'éveillent les questions du juge dans l'esprit de l'accusé le replongeant, et nous avec, dans l'Italie des années de plomb.

Stefano Guerra est alors étudiant en droit, sur un campus ébranlé comme beaucoup d'autres par un mouvement qui se proclame révolutionnaire, scindé en deux camps qu'a priori tout oppose : les communistes (les "rouges") et les fascistes (les "noirs"). Soutenus par le moribond Mouvement Social Italien, parti d'extrême-droite, dont la plupart finiront par se détacher car le jugeant trop passif, englué dans une nostalgie geignarde, les seconds aspirent à une Europe libre et puissante, insoumise à l'hégémonie américaine comme à celle du bloc de l'Est, rêvent de la mort du capitalisme, et appellent à la rupture avec une bourgeoisie chrétienne qui n'a pas su élever l'Italie au rang qu'elle mérite, ni juguler la crise économique et sociale qui mène le pays au bord de l'implosion.

Stefano est un "noir". Un être d'emblée détestable, qui prône des valeurs qu'il imagine héritées de la Rome antique, et que l'on aurait voulu voir anéanties à l'issue de la seconde guerre mondiale... En nous imposant la compagnie de cet odieux personnage, nous immisçant tout au long de son roman dense et complexe dans ses moments les plus intimes, Alberto Garlini réussit le tour de force de nous le rendre sinon sympathique, du moins terriblement humain.

Stefano est un exalté, un jeune homme que l'héroïsme et la grandiloquence guerrière excitent sexuellement, qui rêve d'affrontements grandioses, de périls aux accents mythiques, d'une mort épique et violente au service de la grandeur de la patrie. Mais c'est aussi un esprit curieux, fasciné par l'intelligence, sensible à l'art et à la poésie. Homme de sang-froid, plutôt réfléchi, il est pourtant prompt à s'enflammer dès qu'il se sent atteint dans son intimité. Une susceptibilité aiguisée par les obsessions qui le hantent, le rongent d'une culpabilité qui enfle au fil des morts qui parsèment son parcours. Celle de son père, d'abord, dont il a, enfant découvert le corps pendu dans la grange familiale, puis celle du lumineux Mauro, un "rouge" qu'il tue accidentellement lors des affrontements estudiantins.
Et il y en aura d'autres...

La disparition de Mauro aura, bien plus que d'autres, des répercussions concrètes sur son existence. Fasciné par la beauté, qui lui rappelle celle du défunt, de la sœur de ce dernier, aimanté par son assurance et sa noblesse naturelles, il l'approche, la séduit... c'est le début d'un amour réciproque et passionné, paradoxalement basé sur une confiance et une compréhension profondes et mutuelles. Un amour menacé par l'épée de Damoclès qu'est le terrible secret de Stefano, et que vient régulièrement lui rappeler l'étrange et inquiétant inspecteur Iannone, qui semble avoir pressenti la vérité quant au meurtre de Mauro.

Mais Stefano maîtrise la survie en milieu hostile. Car c'est dans un nœud de vipères qu'il a mis les pieds en se rapprochant des milieux fascistes et en se mettant au service de leurs factions les plus dures, celles qui notamment déposent des bombes et pratiquent le trafic d'armes. Il a ainsi intégré un monde de manipulations et de fausses alliances, où le complice d'hier peut soudain vous poignarder dans le dos, où l'on ne sait plus trop bien qui appartient à quel bord, ni qui, dans l'ombre, tire les ficelles... et pour son malheur, Stefano n'est pas de ces disciples qui obéissent aveuglément aux ordres. Son adhésion aux valeurs fascistes, suscitée davantage par la dimension romanesque à laquelle il les associe, que par conviction politique, est d'ailleurs presque une question de circonstances, de rencontres. Et s'il veut bien œuvrer pour la cause noire, il refuse de provoquer la mort d'innocents. Electron libre et téméraire, il n'en fait qu'à sa tête, uniquement fidèle à lui-même, à son meilleur ami et à son amante, ce qui lui attire rapidement l'hostilité de certains décideurs.

La lecture du roman fleuve d'Alberto Garlini est à a fois une immersion dans les arcanes de la mouvance fasciste des années 60-70, dont il est souvent difficile d'appréhender toutes les composantes et leurs interactions, et l'exploration de toute la complexité d'un homme dont l'auteur brosse un portrait passionnant et marquant. En écho au goût du héros pour la grandiloquence tragique, le style se fait parfois emphatique, truffé de références mythologiques, pour retrouver une tonalité plus sèche lors des scènes d'actions, ou plus plus apaisée, quand il s'agit par exemple d'évoquer la fantomatique poétesse sud-américaine Cesarea Carriego, dont les vers soulignent la part sensible de Stefano.

Une réussite.

Commentaires

  1. C'est une mouvance d'une époque dont on ne parle pas beaucoup, il me semble... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Rachel Kusner évoque cette époque dans son roman Les lance-flammes (que j'avais beaucoup aimé), et si cette période de l'histoire italienne t'intéresse, Simonetta Greggio en brosse un panorama assez complet dans Dolce Vita 1959-1979. Mais c'est vrai que c'est une thématique que l'on ne rencontre pas si souvent en littérature (peut-être plus chez les auteurs italiens, mais je n'en lis pas si souvent...)

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