"Mâcher la poussière" - Oscar Coop-Phane

"Les amours blanches, celles que l'on n'a pas pu consommer, nous dévastent quand elles s'enterrent. Le deuil de ce que l'on aurait pu vivre n'est pas anodin et les cœurs sensibles s'y égarent souvent plus qu'au milieu des passions révolues".

Pour avoir abattu d'une balle dans la tête, parce qu'il lui volait des amandes, le neveu d'un puissant mafieux, le baron Stefano est condamné à vivre prisonnier dans un grand hôtel. Le choix de le garder en vie répond à la volonté de maintenir un ordre social séculaire, établi : le baron est en effet le représentant d'une aristocratie terrienne, et son existence est, à ce titre, garante de l'équilibre des forces qui dominent la région.

Aussi, c'est avec le respect et la déférence dus à son rang que Stefano est traité par le personnel de l'hôtel. Lui-même affiche cette forme de respectabilité un peu surannée, cette aisance que procure la certitude innée d'une supériorité qui, étant évidente, n'a pas besoin de s'affirmer. Sa condescendance naturelle, s'intégrant dans ces codes tacitement admis qui régissent les rapports entre les classes, loin d'offusquer quiconque, est considérée comme normale.

L'hôtel, huis-clos où se recréent les différentes tonalités colorant les rapports entre les êtres, devient le théâtre sur la scène duquel ce pivot inamovible qu'incarne Stefano cristallise désir et jalousie, sympathie ou sourde hostilité. Les antagonismes comme les rapprochements conséquents s'y expriment de manière parfois intense mais presque toujours temporaire, voire fugitive, comme si tous les acteurs du drame avaient intuitivement conscience de sa dimension artificielle. 

Au fil d'épisodes dont la succession impulse au récit un rythme vif, presque léger, nous découvrons les figures qui peuplent l'univers confiné de Stefano. Marie, l'humble et discrète femme de chambre, éternelle victime des hasards de la vie que sa passivité laborieuse condamne à végéter au bas de l'échelle... Sa nièce, l'ambitieuse Isabelle, d'une beauté que sa jeunesse et sa soif de vivre rendent d'autant plus foudroyante... Mathieu, le directeur de réception dont l'uniforme toujours impeccable et la rigueur disciplinaire dissimulent les pires instincts... Joseph, le sympathique barman morphinomane, qui initie le baron aux plaisirs opiacés...
On effleure ainsi le destin du "petit personnel", ses interactions avec le baron qui s'encanaille un peu, et cherche au contact de ceux venus du dehors un peu de la vie dont il est dorénavant exclus.

L'existence de Stefano se redessine sous nos yeux. Le temps s'écoule au rythme de la routine hôtelière, et des événements redondants qui la ponctuent, la clientèle elle-même -touristes, jeunes mariés et hommes d'affaires- répondant à une diversité répétitive, comme canalisée. Sa geôle se transforme peu à peu en rempart protecteur d'un monde dont il n'apprécie ni la vulgarité, ni cet élan qui semble l'entraîner vers plus de bruit et de vitesse. 
"Il y a tant de poésie dans le vieillissement des choses".
Nostalgique d'un temps où la notion de classe maintenait chacun à sa place, incapable de vivre sans la reconnaissance que lui confère sa lignée, il préfère finalement le cocon policé de sa prison à une fuite qui, bien que lui rendant sa liberté, le vouerait à l'anonymat.

A l'image de son héros et de l'univers qu'il représente, le style d'Oscar Coop-Phane est d'une élégance volontairement désuète, qui colle parfaitement à son propos, et rend la lecture très fluide. Spectateur de passions fugaces que l'atmosphère intemporelle du lieu où elles s'expriment renvoie à leur dimension relative, le lecteur est confronté est à la fragilité des destinées individuelles, et aux efforts à la fois vains et touchants que déploient les hommes pour l'oublier...

Commentaires

  1. un petit air du "Guépard" de Giusseppe Tomasi di Lampedusa non?

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    1. Oui, c'est vrai, je n'y avais pas pensé, mais on y retrouve un peu cette ambiance de fin d'un monde dont le héros est nostalgique... D'ailleurs je ne le précise pas dans mon billet, mais Oscar Coop-Phane s'est inspiré d'un réel fait divers qui s'est déroulé en Sicile.

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  2. Encore une très belle découverte… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, ce roman a vraiment une texture particulière, il donne au lecteur l'impression de se promener incognito dans un salon de la fin du XIXème siècle (alors qu'il se déroule dans les années 1960)... j'ai vraiment aimé.

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