"Le garçon" - Marcus Malte

"Puisque c'est ainsi que les hommes vivent".

Je m'attendais plus ou moins à un remake de "L'enfant sauvage", à la confrontation entre un être mal dégrossi élevé par quelque mammifère et des sommités scientifiques en quête de gloire et de trouvailles...

Ce n'est pas tout à fait ce que j'ai trouvé dans "Le garçon"...

Il a toujours vécu dans un coin de forêt reculé de l'Hérault, avec pour seule compagnie celle de sa mère, quoique pour lui ce terme n'ait pas réellement de sens, aucun échange de paroles, aucune marque d'affection ne définissant leur relation. Mais il sent instinctivement qu'un lien l'attache à cette femme qui lui appris à se procurer sa nourriture, dont il a partagé la masure, et sa connaissance intime de la nature. Elle est par ailleurs le seul modèle d'humanité à imiter pour lui qui n'a jamais eu aucun contact avec ses semblables. Lorsque sa mère meurt, il est aussi ignorant du monde que le monde est ignorant de lui.

Il éprouve pourtant un confus mais irrépressible besoin de rejoindre la société des hommes.

Prudent, il les observe d'abord à distance, invisible et silencieux, mimant leurs attitudes, répétant leurs rites sans toujours les comprendre, mais, vierge de tout a priori et de toute éducation "civilisatrice", il éprouve une confiance totale quant au bien-fondé de leurs comportements.

Il s'intègre ensuite à la communauté d'un petit hameau isolé. Nous sommes au début du XXème siècle, et si son apparition suscite au départ étonnement et méfiance, le pragmatisme prend rapidement le dessus : le garçon, muet mais robuste et surtout avidement désireux de vivre parmi les hommes, est employé, docile, à divers travaux. Jusqu'à ce qu'un malheur frappant le village, il reprend sa route dès les premières manifestations d'hostilité à son égard...

Le hasard -la chance, même, pourrait-on dire-, le place alors aux côtés d'un autre nomade solitaire, l'Ogre Brabek, lutteur atteint d'acromégalie, à la fois saltimbanque et philosophe, qui parcourt le pays à bord de sa roulotte. Intarissable bavard, le géant lui raconte Victor Hugo et ce héros contrefait, rejeté, qui lui ressemble tant, la passion familiale pour la lutte, l'amour... bref, il met des mots sur le monde, initie le garçon à la tendresse.

La suite de son périple parachèvera son parcours initiatique. Le garçon connaîtra le meilleur et le pire que puisse offrir la condition d'homme : l'amour, solaire, intégral, puissamment sensuel, sous les traits de la si lumineuse et si vivante Emma, grâce à laquelle il découvre aussi la musique, la poésie, puis la barbarie, dont il devra supporter l'omniprésence et l'absurdité sur les champs de bataille de la première guerre mondiale.

Ce passionnant récit, à la fois triste et beau, témoigne de toute la douloureuse complexité de la condition humaine, en même temps qu'il questionne sur l'origine de la violence qui habite les hommes. Prudent, Marcus Malte ne livre pas vraiment de réponse à cette question, laissant simplement émerger de son récit le constat suivant : en accédant à la "civilisation", l'homme ne s'est pas départi de son aptitude à la cruauté. 

L'expérience qu'en fait le garçon, qui accueille événements et émotions avec l'extrême sincérité de celui qui ignore le filtre des conventions, de l'éducation en société, nous paraît d'autant plus poignante et déchirante.

Le lecteur, dans sa posture d'observateur du garçon, dont il ne pénètre jamais vraiment les pensées, les sensations (le récit est à la troisième personne), mais dont il perçoit les symptômes extérieurs de ses joies comme de ses traumatismes, se voit tendre un miroir dans lequel il contemple la sauvagerie dont sa soi-disant modernité n'exempte pas la société.

Marcus Malte démontre, avec "Le garçon", une parfaite maîtrise de la narration, modulant sa langue toujours poétique avec justesse, passant de l'érotisme à la violence, de la douceur à l'humour avec une extraordinaire fluidité.

Un autre titre pour découvrir Marcus Malte : Garden of love

Commentaires

  1. coucou.
    J'ai essayé de te joindre il y 3 jours via ton formulaire de contact concernant notre lecture commune autour du faon. Impossible d'aller au delà de la page 40, je suis désolée. Je n'accroche vraiment pas., je n'arrive même pas à me faire violence. Je veux bien écrire une chronique mais elle n'aura vraiment pas grand intérêt :(. Par ailleurs, très belle chronique sur Le garçon :)

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    1. Je viens de finaliser mon billet. Je t'avoue que j'ai failli jeter l'éponge aussi, et que je ne suis allée au bout que parce qu'il était court. C'est dommage parce que ce roman dévoile toutes ses qualités dans son dernier tiers...
      Ce n'est pas grave, ma chronique paraîtra le 11 comme prévu, et j'espère que nous aurons l'occasion de renouveler avec un titre plus concluant !
      Tu as eu un souci avec le formulaire de contact (je n'ai pas reçu de mail) ?

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    2. je pense que ce n'était pas le bon moment et je vais m"y atteler une autre fois :). Impatiente de lire ton billet en tout cas. Pour ton formulaire de contact, c'est mystère et boule de gomme

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  2. Je n'ai pas du tout été convaincue par Scarrels, son roman jeunesse, mais celui-là me tente bien, d'autant que ça fait plusieurs fois que j'en entends parler. Merci :)

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    1. Je n'ai pas lu Scarrels, mais j'avais beaucoup aimé Garden of love, dont celui-ci est très différent, et je ne vois pas vraiment comment on pourrait ne pas aimer : l'histoire est captivante, l'écriture éloquente...

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  3. J'essaie de mettre la main sur ce roman à la bibliothèque depuis sa parution mais il est tout le temps emprunté ! J'avais beaucoup beaucoup aimé Garden of Love. Bon, je reviendrai te lire complètement quand j'aurai enfin pu lire Le garçon !:-)

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    1. Je pense qu'il te plaira... Bonne lecture (le fait qu'il ne soit jamais disponible à la bibliothèque est plutôt bon signe !)

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  4. Un beau billet pour un roman qui le mérite !

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    1. Je crois que je n'ai lu que des éloges à son sujet (dont ton billet, me semble-t-il), et je n'ai pas été déçue.

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  5. je tourne autour de ce livre depuis des mois, mais sans sauter le pas, malgré le grand nombre de billets positifs...
    je constate que c'est souvent le cas avec les romans Zulma, ces couvertures assez "hermétiques" ne me font pas envie...

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    1. Je suis d'accord avec toi sur la couverture, elle n'est guère attractive... mais le contenu en vaut vraiment la peine !! Un titre qui peut faire l'objet d'une belle lecture d'été..

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