"Marcher droit, tourner en rond" - Emmanuel Venet

"Au fond je n'aime pas les cérémonies de funérailles parce que leurs tissus de mensonges me ramènent à la vraie vie (...)".

C'est en quelque sorte l'enterrement de la grand-mère Marguerite qui a tout déclenché. Comme lors des précédentes obsèques auxquelles il a assisté, le narrateur a dû y subir le tissu d'énormités proférées à l'occasion de l'oraison évoquant une défunte soi-disant pourvue de toutes les qualités...

Il entreprend donc de nous édifier quant à la véritable nature de son aïeule, dont il brosse un portrait bien peu flatteur de mégère réactionnaire, égoïste, malveillante, et ce faisant, de digressions en associations d'idées, en profite pour nous livrer ses considérations sur la vie, son avis éclairé sur l'ensemble des membres de sa famille, et pour nous parler, aussi, de lui... de sa passion pour le scrabble et les catastrophes aériennes, de son amour indéfectible (et à sens unique) pour Sophie Sylvestre-Lachenal, camarade de lycée à qui il a décidé de rester fidèle toute sa vie, malgré l'interdiction de l'approcher qu'a prononcé un tribunal à son encontre...

Ce qui fait la particularité de ce long monologue, c'est que son auteur est atteint du syndrome d'Asperger, une forme d'autisme qui rend la sociabilisation et l'expression des sentiments difficiles, en même temps qu'elle dote ceux qui en souffrent d'une intelligence cognitive hors normes. 

Le héros admet d'ailleurs se sentir seul et incompris, il déplore ses difficultés à communiquer avec les autres, qui génèrent des quiproquos douloureux dont il ne parvient pas à se dégager. Mais sa maladie est aussi pour lui un "gage de franchise, de réserve et de probité amoureuse". Et en effet, son discours révèle une lucidité et une honnêteté sans failles, car dégraissées de toute soumission aux conventions sociales ou au désir de plaire, et complétées d'un implacable esprit logique.

Pur cérébral, il porte ainsi sur le monde qui l'entoure, qu'il analyse sans le filtre des émotions ou des nuances que l'on s'impose pour ménager les autres, un regard d'une intransigeante justesse, par ailleurs enrichi d'une vaste et éclectique culture qui lui permet d'étayer ses raisonnements. 

Il en résulte un récit souvent très drôle -sa théorie sur l'origine des religions, notamment, m'a beaucoup plu !-, mais qui vise juste, et pointe avec un cynisme que la maladie du narrateur fait passer pour fortuit les mensonges, les compromissions, les contradictions dont il est le spectateur. Ce sont essentiellement ses proches qui font les frais de sa clairvoyance : en évoquant l'opportunisme de leurs positions politiques et morales, l'hypocrisie de leurs relations, il met au jour les tromperies, les abominations, et les secrets de polichinelle qui affleurent sous l'apparente respectabilité de sa chère famille...

Un roman réjouissant car sans pitié, j'ai adoré...

>> C'est l'avis de Sandrine qui m'a donné envie.
Keisha aussi a beaucoup aimé.

Commentaires

  1. Pareil ah quel grand moment de lecture (et ensuite j'ai lu tout ce qui était à la bibli)

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    1. Du coup j'ai ajouté un lien vers ton billet aussi..

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  2. J'avais repéré ce livre aussi mais j'avais hésité à le noter parce que malgré l'excellente qualité littéraire des ouvrages de Verdier, j'ai l'impression que ce n'est pas trop le genre auquel j'adhère bien (j'ai lu les premières pages d'un livre encensé par la blogo et je ne rentrais pas dedans). Ce livre-ci me tente bien par son sujet pourtant. Et puis si c'est sans pitié... A (re)voir donc...

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    1. Je vois ce que tu veux dire, il m'est arrivé aussi d'avoir un peu de mal avec certains titres publiés chez Verdier, que j'ai parfois trouvés difficilement accessibles. Mais là, le style est limpide, l'ensemble très fluide, et c'est méchamment drôle ! A lire, quoi...

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  3. Un portrait au vitriol d'une famille presque ordinaire, le regard du narrateur est vraiment l'intérêt du récit, à la fois lucide et logique, comme tu le dis, mais d'une logique décalée ... Pauvre Sophie ! mais j'ai bien rigolé quand même quand j'ai compris ce que son grand amour impliquait pour l'être aimé. Les dernières pages sont magnifiques !
    Rien à voir, mais je viens de finir ma note sur Marie Anne !

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    1. Tu l'as lu aussi ! Je guetterai donc ta note... et oui, un bon moment de drôlerie caustique comme je les aime... Pour la publication du billet sur Mary-Anne, est-ce que jeudi te convient (j'ai déjà une note programmée pour demain) ?

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