"Testament à l'anglaise" - Jonathan Coe

"Estimons-nous heureux si nous nous réveillons demain matin sains et saufs dans notre lit".

Jonathan Coe fait dorénavant partie de ces auteurs que je m'étonne de ne pas avoir découvert plus tôt... voilà pourtant un écrivain à la célébrité bien installée, à propos duquel je crois n'avoir jamais lu que des avis positifs. Est-ce justement sa renommée et le bienveillant consensus autour de son oeuvre qui me retenaient ? Un reste d'a priori quant à la soi-disant froideur britannique (mon expérience avec Mc Ewan aurait dû pourtant me servir de leçon...) ?
Toujours est-il qu'il aura fallu la caution d'Athalie pour me convaincre de franchir le pas...

Après avoir obtenu avec ses deux premiers romans un succès d'estime, Michael Owen, déprimé, en manque d'inspiration, en froid avec sa mère -unique famille qui lui reste-, vit depuis deux ans en retrait du monde. Les approches et la gentillesse d'une nouvelle et séduisante voisine l'incitent peu à peu à sortir de sa coquille, et à reprendre un projet entamé à la demande de Tabitha Winshaw, une soi-disant vieille folle internée depuis un demi-siècle dans un asile d'aliénés à l'initiative de ses frères et sœurs. Elle a sollicité Michael par l'intermédiaire de son éditeur pour rédiger la chronique de sa famille -à laquelle elle voue une haine tenace-, et de ses secrets.

Les recherches alors entreprises par l'écrivain l'éclairent rapidement sur la nature des membres du clan Winshaw, dont la colossale fortune s'est bâtie sur l'exploitation éhontée des faibles. Expert dans l'art de la manigance et de la corruption, chacun d'entre eux occupe un poste éminent au sein des institutions ou des organes régissant la société anglaise : la politique, les médias, l'agroalimentaire, la banque, le marché de l'art... et exerce sa fonction avec un opportunisme, un appât du gain et une cruauté sans bornes.

Les Winshaw sont ainsi le flagrant symbole des dérives de l'économie de marché qui, en vampirisant l'Angleterre de ces années 80 placée sous la férule ultra conservatrice de Margaret Thatcher, creusent les inégalités en faisant reculer les acquis sociaux et excitent le mécontentement populaire. Mis en scène dans des situations propres à révéler l'aspect le plus abominable de leurs travers, ils provoquent chez le lecteur à la fois colère et dégoût, leur bêtise, leur immoralité semblant exacerber la fulgurance d'une réussite sociale qui leur était de toutes façons acquise dès la naissance...

D'Hilary, chroniqueuse dont la pauvreté intellectuelle égale la haine qu'elle distille dans des billets d'humeur trahissant sa méconnaissance du monde et de l'actualité, aux agissements de Thomas le banquier et Henry le député pour faire durer cette manne financière que représente la guerre du Koweït, en passant par Dorothy, dont la principale préoccupation consiste à optimiser à outrance la productivité de ses élevages -quitte à pratiquer d'insoutenables tortures sur les animaux- (et la liste est loin d'être exhaustive), Jonathan Coe se livre sur ses héros à un véritable jeu de massacre.

Toutefois, "Testament à l'anglaise" n'est pas que ça... Le personnage de Michael, tout d'abord, y occupe une place à part entière, et pas uniquement comme fil conducteur de l'intrigue. Entre deux passages démontrant l'ignominie de son sujet d'étude, il nous livre avec une touchante lucidité des souvenirs d'enfance qui suscitent en lui une nostalgie un peu morne, évoque ses angoisses et ses obsessions... Et puis c'est un roman riche en suspense, l'enquête que Michael, aidé par un détective octogénaire très attiré par les fesses des jeunes garçons, mène en vue d'éclaircir les circonstances suspectes de tragédies qu'a connues le clan Winshaw, se concluant sur un dénouement en forme de clin d'oeil fortement appuyé -et assumé- à Agatha Christie...

Jonathan Coe révèle un ainsi un véritable talent de chef d'orchestre, alternant divers procédés narratifs, liant les destins de ses protagonistes par le truchement de détails parfois surprenants. Il en résulte un texte dense, protéiforme, mais je crois que ce que je retiendrai surtout de "Testament à l'anglaise", c'est sa drôlerie.

Une drôlerie qu'il doit notamment à son trait caricatural, aussi bien dans la manière dont sont dépeints les Winshaw que dans ce mélange de genres parfois empruntés à d'autres, l'auteur semblant poursuivre deux buts : distraire le lecteur, et emporter son adhésion. Pari réussi : comme on les déteste, ces ignobles riches qui écrabouillent les pauvres gens de leur arrogant et cruel pouvoir... Et comme on se réjouit de la vengeance pourtant grand guignolesque que leur réserve finalement Jonathan Coe !

Je n'aime guère utiliser ce terme que je trouve galvaudé, mais c'en est (presque) jubilatoire...

Commentaires

  1. Si, si, faut oser 'jubilatoire'. ^_^
    Il en a écrit un autre, où l'on retrouve les membres de la famille (enfin, ceux qui ont survécu) quarante ans plus tard, et c'est aussi pas mal du tout.
    Signé : une fan historique de l'auteur

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    1. Tu as raison, ne soyons pas mesquine... peux-tu me donner le titre de cette "suite" ?

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    2. J'ai lu la maison du sommeil mais mon souvenir est flou. Il faudra que je revienne à Coe avec ce testament ! Moi aussi je n'aime pas le terme "jubilatoire" car il est trop employé par les critiques au moment du festival d'Avignon. C'est fou ce que l'on jubile au théâtre !

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    3. Oui, il faut lire le Testament... jubilation ou pas, c'est en tous cas l'assurance de passer un excellent moment...

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  2. Je n'ai pas encore lu cet écrivain célèbre, mais il y en a tellement… (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. C'est vrai, j'ai l'impression moi aussi que la liste s'allonge en permanence, mais vraiment ce Coe vaut le détour !

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  3. Trop longtemps que je n'ai pas lu Coe. La dernière fois c'était un roman jeunesse d'ailleurs.

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    1. Je ne savais même pas qu'il avait écrit des romans jeunesse, décidément c'est un auteur dont il me reste encore beaucoup à apprendre...

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  4. Tout comme Keisha ! "Jubilatoire", c'est un mot jubilatoire en lui-même, je l'adore !:-)
    Sinon, tout comme toi, j'ai tardé à découvrir Coe, des a priori, pas forcément négatifs, mais je doutais qu'il m'épate véritablement. Je pensais, bon, encore un Anglais, ils sont bons ces Anglais, j'adore la littérature anglaise, mais Coe sortira-t-il particulièrement du lot ? (c'est que j'ai une PAL moi !) Et puis, en même temps, c'est une référence quand même, il me semblait nécessaire de savoir de quelle plume il était fait, du coup j'ai sauté le pas cette année avec La vie très privée de Mr Sim. Et tout comme toi, je m'étonne de ne pas l'avoir découvert plus tôt. C'est un roman franchement jubilatoire aussi.^^ Et bien sûr, je compte lire Testament à l'anglaise prochainement, et bien d'autres romans de Coe !

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    1. Si une LC te tente, n'hésite pas à me faire signe, j'aimerais bien lire notamment son dernier titre.

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  5. Ben ton article m'avait échappé ! Super contente que Coe te fasse jubiler (moi aussi, je suis d'accord avec l'emploi de ce mot !), d'ailleurs, moi, je jubile à chaque fois, le seul auteur avec Mac ewan dont j'achète le dernier livre en me fichant complètement du sujet !
    Maintenant que tu as mis le doigt dans le pot à confitures, ne pense même plus à t'arrêter ! La suite est tout aussi excellente ....

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