"Les mauvaises" - Séverine Chevalier

Un soupçon de pureté dans un monde de brutes...

C'est un village isolé du Massif Central, surplombé par un viaduc inutile dont la construction a pourtant fait, en son temps, la fierté de ses ouvriers. Un village peuplé, de génération en génération, des mêmes familles, qui se transmettent leurs tares et leurs secrets... un village depuis lequel on considère avec méfiance les habitants de la plaine aux yeux desquels on passe, on le sait bien, pour des bouseux.

Dans ce microcosme où la différence est toisée avec la méfiance que suscite la peur, trois êtres vivent pourtant en électrons libres, étrangers à toute compromission, à toute hypocrisie, à toute intolérance.

Micheline dite Roberto, Ouafa l'ex parisienne éblouie par sa découverte de la nature auvergnate et Oé, garçon fragile et phobique, n'ont pas encore atteint l'âge adulte, mais ils ont déjà dû se colleter aux accrocs de l'existence. A trois, on est plus fort, et c'est sur les fondations de leur amitié quasi fusionnelle qu'ils s'appuient pour avancer tout de même, en dépit du regard des autres et de la violence du monde qui s'insinue parfois jusque dans leur bulle, et dans la forêt dont il ont fait leur refuge, qu'un projet d'agrandissement de l'usine qui fait vivre la bourgade menace. Ils y opposent des stratagèmes d'enfant idéalistes et superstitieux, reliant les arbres d'entraves faites de fils, dissimulant ci et là de petits papiers exhortant la nature à se défendre... entiers dans leurs rages comme dans leurs élans.

Le trio est brutalement amputé de Roberto, dont on retrouve le corps malingre pendu au viaduc, sans que quiconque ait décelé les signes d'un désespoir expliquant son geste, qu'elle n'a en effet pas montré... mais on peut le deviner, ce désespoir, sous l'affection pourtant sincère manifestée pour un grand-père incestueux et un père, pauvre bougre dévasté par la mort de sa fille aimée avec humilité et discrétion, et qui n'a jamais rien vu. On peut le soupçonner sous l'apparente indifférence face à l'abandon maternel quelques jours après sa naissance. Et puis, avoir la réputation, à quinze ans, d'être une traînée, réputation notamment alimentée par ceux qui ont profité de votre bouche soi-disant experte, ça plombe vos rêves de jeune fille... 

Le mystère s'épaissit avec la disparition du corps de Roberto, coïncidant avec celle des trois cent têtes de bétail que les services de protection animale devaient justement visiter ce jour-là, avertis d'une probable maltraitance.

...

Sous la plume de Séverine Chevalier, chaque personnage, chaque événement, chaque détail se parent d'une intensité qui investit le lecteur, tant chaque phrase est un concentré de poésie, de musicalité. Au gré d'une chronologie diffractée, elle met en scène une sarabande de personnages dont on effleure souvent les histoires, l'auteur préférant explorer, sur un instant, à l'occasion d'une situation, les méandres de leurs émotions, qu'elle exprime avec une sorte de véhémence lyrique, mais une véhémence toujours maîtrisée, qui s'attache à mettre au service des ces émotions les mots les plus justes, les plus éloquents.

Elle oppose, à la noirceur d'un monde qui les engloutit dans son tourbillon, la lumière qu'elle traque et fait jaillir de ses héros à la fois vulnérables et solaires, garants d'une innocence que l'on se prend à croire, momentanément du moins, incorruptible.


Un autre titre pour découvrir Séverine Chevalier : Clouer l'ouest.

Commentaires

  1. Superbe chronique pour un superbe bouquin ! Les mauvaises m'a énormément marquée, l'ambiance colle au corps après lecture...

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    1. Je crois d'ailleurs me souvenir que c'est chez toi que j'ai noté ce titre. J'ajoute un lien vers ton billet (je voulais le faire puis j'ai oublié !)

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