"En mémoire de la forêt" - Charles T. Powers

"... la raison de tout ça, c'est l'Histoire, dont la moitié est un tissu de mensonges, l'autre moitié inspirée par la volonté de ne pas se rappeler le pire".

Qui a tué Tomek Powierza, dont le cadavre au crane éclaté est retrouvé dans la forêt ?
Qu'est-ce qui motive celui -ou celle- qui déterre et vole les pierres servant de fondation à certaines maisons de la bourgade ?
D'où vient la haine qu'éprouve Czarnek, l'homme solitaire qui dirige la distillerie, pour l'ensemble du village ?

Autant de mystères qui troublent le village polonais de Jadowia, en cette période de mutation qui suit la chute du communisme. Un village comme isolé du monde, à l'agonie, déserté par ses jeunes qui ont fui vers des villes plus grandes la perspective de la médiocrité, où le nombre d'enterrements dépasse dorénavant celui des baptêmes. 

Leszek, lui, compte bien y rester. Fils de paysan, il a repris l'exploitation familiale à la mort, récente, de son père, et a même des projets d'extension, si seulement ce satané Kowalski voulait bien lui vendre ce champ qu'il n'utilise plus depuis des années, mais qu'il a toujours refusé de céder à sa famille.

Le récit alterne entre la narration portée par le jeune agriculteur et la relation de divers événements impliquant des membres de la communauté de Jadowia, dont l'existence, entre opportunismes et règlements de comptes, est sur le point de connaître certains bouleversements. Pour autant, et contrairement à ce que voudrait nous faire croire la quatrième de couverture, "En mémoire de la forêt" n'est pas vraiment un thriller. L'intrigue s'y déploie avec une minutieuse lenteur, laissant s'installer une atmosphère grise, mortifère plus qu'oppressante. Comme plongé dans un interminable hiver, Jadiowa semble diffuser le poison d'une torpeur morose que plombe un sentiment de malaise latent mais prégnant.

L'éclatement du bloc de l'est a détruit quelques repères, mais les cartes sont-elles vraiment redistribuées ? A l'emprise d'un "système" qui a pendant des décennies régit la vie de la communauté, imposant ses diktats par l'intermédiaire de ses représentants locaux, succède le règne de trafics en tous genres sur lesquels les mafieux russes ont la mainmise. C'est que tout part à vau-l'eau... le président Walesa est devenu gros, a pour meilleur nouvel ami Georges Bush... Les vieux ont consumé leur ambition dans une cause perdue, qui se limitait finalement à la simple survie, les jeunes méprisent les idéologies, ne croient même plus en dieu, ne songent qu'à partir et à faire de l'argent. Et comment leur en vouloir, compte tenu du modèle que leur ont légué leurs aînés, une utopie défigurée par la corruption, la délation... ?
D'autant plus que l'ère communiste n'est pas le seul épisode de l'Histoire à avoir laissé ses malsains stigmates dans la petite société de Jadiowa... il y en un autre, que l'amnésie collective, soutenue par la disparition de toute archive, de tout monument s'y rapportant, a opportunément occulté des esprits. Un mystérieux quidam, visiblement désireux de rafraîchir les mémoires, sème des indices évoquant la présence dans le village, cinquante ans auparavant, de ces citoyens juifs dont on a effacé toute trace...

Dans quelle mesure peut-on se tourner vers l'avenir tant que l'on ne s'est pas affranchi du passé, qu'on ne l'a pas assumé ? Sommes-nous responsables des fautes de nos aînés, avons-nous le devoir de percer leurs ignobles secrets, pour rendre justice à la mémoire de leurs éventuelles victimes ?

"La mémoire avait un avenir autant qu'un passé".

Telles sont les passionnantes pistes de réflexions auxquelles nous invite Charles T. Powers par le truchement des divers chemins qu'emprunte son intrigue, et qu'il évoque sans aucune tentation manichéenne : capables de lâcheté comme de générosité, de naïveté comme de cynisme, ..., ses héros sont porteurs de toutes les contradictions qui font la complexité de l'âme humaine.

Commentaires

  1. Un livre qui m'a l'air ambitieux (et très réussi !).

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    1. Oui, très réussi, le ton m'a par moments fait penser à "Seul le silence". Et puis on emprunte diverses pistes, sans être jamais perdu. Il ne faut pas s'attendre en revanche à ce que le roman tourne autour du meurtre qui ouvre le récit (même s'il sert de fil rouge à certains pans de l'histoire).

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  2. J'avais beaucoup aimé ce livre et cette ambiance très bien restituée. Ce n'est pas un thriller, comme tu le signales. On perçoit vraiment bien l'évolution du pays et si certains aspects sont plutôt négatifs, la fin offre des raisons d'espérer. Une bonne lecture :-)

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    1. Oui, j'ai forcé le trait sur le côté obscur du roman, mais il contient, c'est vrai, quelques rais de lumière, notamment en la personne du narrateur, que sa sincérité, son intégrité et sa jeunesse rendent très touchant.

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  3. Un livre qui démarre lentement mais qui devient passionnant au fur et à mesure qu'il avance. Pas un thriller effectivement, plutôt un roman noir historique avec une résurgence d'un passé qu'on cherche à oublier. Très bon roman à mon avis. Le seul ce cet auteur mort peu de temps après avoir terminé ce livre.

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    1. Je ne savais pas que l'auteur était mort. Et je suis d'accord, c'est un roman excellent, très bien construit, intelligent et bien écrit..

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