"La jungle" - Upton Sinclair

"... ici, un dollar avait plus de valeur qu'un être humain".

Bien que l'histoire de ses héros soit fictive, le roman d'Upton Sinclair a la précision d'un témoignage, presque d'un documentaire. En nous plaçant aux côtés d'une famille d'immigrés lituaniens dans le Chicago du début du XXème siècle, il dresse un tableau exhaustif et terriblement réaliste de la condition ouvrière de l'époque, mais s'attache aussi à mettre en évidence le fléau que représente le nouveau modèle économique symbolisé par les trusts américains, en prenant l'exemple de la filière viande.

Ona et Jurgis sont au centre du clan dont nous faisons la connaissance, le roman s'ouvrant sur leur cérémonie de mariage, alors que le jeune couple est aux Etats-Unis depuis quelques mois. Ils se sont connus en Lituanie, et rapprochés à la mort du père d'Ona, propriétaire terrien qui voyait d'un mauvais œil que Jurgis, travailleur et sincère mais pauvre et illettré, tourne autour de sa chère fille, cultivée et habituée à un certain confort. Ona orpheline, et la fortune paternelle n'ayant pas fait long feu, Jurgis n'a guère eu de peine à la convaincre de le suivre pour tenter leur chance en Amérique. Ils partent accompagnés de Marija, l'exubérante et vigoureuse cousine d'Ona, de sa belle-mère et de ses cinq enfants, du frère de cette dernière et du père de Jurgis.

Passées les vicissitudes du voyage, qui voit fondre leurs maigres économies -ils sont bien sûr la proie de profiteurs en tous genres-, ils s'installent à Packingtown, quartier des abattoirs de Chicago, où les hommes de la famille et la solide cousine trouvent rapidement du travail. Les nouveaux arrivants sont alors subjugués par l'ampleur et la perfection technique de ce qui représente une ville à part entière : les abattoirs sont sans doute la plus grosse concentration de main-d'oeuvre et de capitaux qui ait jamais existé. Comptant trente mille employés, ils nourrissent trente millions de personnes de par le monde, et des milliers de bœufs et de cochons y sont tués chaque jour.


Bientôt, nos héros quittent la chambre crasseuse et minuscule dans laquelle ils s'entassaient depuis leur arrivée pour une petite maison soi-disant neuve qu'ils achètent, comptant sur le cumul des revenus des hommes de la famille pour en régler les traites...

La réussite semble leur sourire, mais ce n'est qu'une illusion...

Le travail à la chaîne pour un salaire de misère, à des cadences toujours plus soutenues, sans aucune mesure de sécurité, l'absence de protection sociale, rendent quotidien le risque d'accident ou de mort, par ailleurs exhaussé par des conditions de vie insalubres. Jurgis perd son père, emporté par la tuberculose, puis un accident de travail le maintient alité pendant plusieurs mois. A partir de là, tout semble se liguer contre eux. Les dépenses imprévues se multiplient, ils découvrent avoir été arnaqués lors de l’achat de leur maison, Marisa se retrouve elle aussi au chômage suite à la fermeture de la conserverie où elle peignait des boîtes... Lorsque Jurgis peut de nouveau travailler, il a perdu sa constitution robuste et son endurance, et doit se contenter de tâches de plus en plus viles, difficiles et mal payées.

Même le climat est contre eux, chaque saison faisant subir ses contraintes. Au printemps, c'est la pluie qui transforme tout le quartier, dépourvu de rues, en marécage, ses habitants devant parfois progresser plongés jusqu'aux aisselles dans une eau souillée pour rejoindre leurs logements. En été, ce sont les températures accablantes qui rendent les ateliers irrespirables, et provoquent de nombreuses morts par insolation. Le froid et la neige de l'hiver font des trajets pour joindre les lieux de travail une aventure parfois fatale pour les doigts et les oreilles... 

Une véritable descente aux enfers, en somme, que partage le lecteur horrifié.

Les conditions de vie et de travail de tous ces hommes et femmes, de ces enfants aussi -puisque malgré la récente interdiction du travail aux moins de seize ans, les parents, pour survivre, n'ont souvent d'autre moyen que de mentir sur l'âge de leur progéniture- sont si dures, si dangereuses, si méprisantes du respect de l'individu que c'en est à peine supportable. 
Ces ouvriers sont considérés non pas comme des individus d'ailleurs, mais comme de la main d'oeuvre, dont on tire le maximum au meilleur prix, et que l'on jette sans scrupule lorsqu'ils ne sont plus utilisables. Et c'est d'autant plus facile quand on a affaire à des travailleurs immigrés, ignorants de la langue et des usages de leur nation d'accueil.


C'est ainsi une nouvelle forme d'esclavage que dépeint Upton Sinclair, confortée par la toute puissance d'industriels engagés dans la course du profit à outrance, justifiant les pratiques les plus malhonnêtes, voire les plus délétères pour ceux qui en sont les victimes. Ainsi, dans les abattoirs, rien ne se perd : la graisse évacuée dans des eaux polluées est récupérée pour fabriquer du saindoux (auquel s'ajoute parfois les restes d'un ouvrier tombé dans la cuve), les carcasses de bœufs tuberculeux sont vendues après avoir été "maquillées", des alchimistes colorent les déchets pour en faire des conserves... Et ces mystifications à but lucratif s'étendent aussi au quotidien des habitants de Packingtown, dont les logements sont construits, en l'absence de tout-à-l'égout, sur des déjections, dont les aliments sont frelatés (des sels de cuivre sont ajoutés dans les conserves pour rehausser la teinte des légumes, le lait est étendu d'eau et additionné de formol...) dont les vêtements sont faits de coton additionnés de déchets de laine retissés,...

Tous les niveaux de la société sont d'ailleurs gangrenés par la corruption : la police, la justice, les services d'inspection sanitaire... sont à la solde des trusts dont ils servent les intérêts. 

Face à cette puissance a priori invincible, à cette iniquité a priori inéluctable, que faire sinon capituler ? La prérogative quotidienne de la survie, créent une angoisse permanente. La misère est âpre, cruelle, mais surtout sordide, triviale, laide, et humiliante : beaucoup perdent tout respect d'eux-mêmes, sombrent dans l'alcoolisme, se perdent dans la prostitution... L'enthousiaste et responsable Jurgis devient dur, cynique. Il reprend toutefois espoir le jour où, ayant pénétré dans une salle de réunion pour s'abriter du froid, il entend un discours nouveau, qui invite à la lutte...

"La jungle" est un récit dur mais édifiant, dans lequel Upton Sinclair a su allier le souci d'une rigueur quasi journalistique (il a passé six mois à enquêter dans les abattoirs, où il s'est même fait embaucher) à un sens du romanesque justement dosé. Bien que riche en descriptions parfois très détaillées, son récit n'est ainsi jamais fastidieux, la dimension sociale de son texte n'occultant pas l'importance de ses personnages. Son écriture est par ailleurs très vivante, faisant naître images et odeurs à l'esprit du lecteur, et enrichie d'un humour -certes noir- et d'une implication ironique qui met d'autant plus en lumière l'absurdité monstrueuse du monde qu'il évoque.

A lire, bien sûr !

N.B : à sa sortie, en 1906, cet ouvrage fit scandale. Mais au grand regret de son auteur, c'est davantage le scandale sanitaire qui interpella ses concitoyens que les conditions de travail inacceptables des ouvriers. Un rapport d'enquête sera exigé par le président Roosevelt à la suite de la parution de "La jungle", qui aboutira à l'adoption de deux lois sur l'inspection des viandes.

Commentaires

  1. Un roman très fort qui m'a laissé également un souvenir vivace. On reste sans voix à l'évocation des conditions de travail et de vie des travailleurs des abattoirs.

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    1. Oui, j'ai vu qu'il figurait sur la photo de la bannière de ton blog ! Un récit en effet marquant, et à peine croyable par certains aspects.

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  2. Il y a tout ce que j'aime dans ce que tu en dis !

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  3. Ce texte, et son auteur, fait une apparition remarquée dans Maudits de Joyce Carol Oates. mais je ne sais pas si j'aurais le courage de le lire. Peur de flancher...

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    1. Il est en effet très dur, mais édifiant... et je note Maudits, c'est un des titres d'Oates que je ne connais pas (et il n'est pas le seul, elle est tellement prolifique..)

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  4. Bonjour Ingannmic, j'avoue que je l'ai abandonné assez vite à ma première tentative. Mais je ne désespère pas surtout que mon ami ta d loi du cine, lui l'a lu et beaucoup aimé. http://dasola.canalblog.com/archives/2014/12/08/31079375.html Bonne après-midi.

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    1. Je m'en vais découvrir ça de suite... c'est un titre que l'on ne croise pas si souvent sur les blogs !

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  5. Bonjour Ingamnic
    Effectivement, c'est rare de voir ce titre chroniqué sur les blogs... Je retrouve en tout cas bien ma lecture dans votre billet (plus complet que le mien cité par dasola ci-dessus!). J'ai également commencé à lire "Pétrole!" il y a quelques années, mais le bouquin doit s'être enfoui, inachevé, dans les tréfonds de ma PALencours...

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    1. Bonsoir ta d loi du cine, et bienvenue ici,

      J'ai lu votre billet, et je vous rejoins sur tous les points : j'ai moi aussi pensé à Zola au cours de ma lecture (pas à Chaplin, mais le rapprochement est très juste) et comme l'évoque votre conclusion, on ne peut s'empêcher de se dire que certains travailleurs connaissant peut-être encore de par le monde, des conditions de travail aussi indignes que celles que dépeint Upton Sinclair. Je lirai sans doute Pétrole, mais pas tout de suite, La jungle est une lecture qui laisse le besoin de "souffler" un peu...

      Merci pour la visite !

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  6. J'ai toujours hésité à le lire. Après lecture de ton billet, je sais que ce roman est fait pour moi. C'est bien noté.
    Là, je suis plongée dans Capote et son De sang-froid. Je me régale!

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    1. Et bien n'hésite plus, c'est un roman passionnant bien que très difficile, qui nous en apprend beaucoup sans que la dimension romanesque en soit occultée. Et je ne suis pas surprise de ton enthousiasme à la lecture de De sang-froid, c'est un des titres que je compte bien relire un jour... je lirai ta note avec intérêt !

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