"La rue Cases-Nègres" - Joseph Zobel

"L'acte de la lecture en lui même, n'était-ce pas un plaisir plus substantiel que celui de jouer ou de manger, par exemple, même lorsqu'on avait grand faim ?"

Certaines images, sans que l'on comprenne pourquoi, ont marqué notre esprit d'enfant... Ainsi, "La rue Cases-Nègres" était associée dans ma mémoire à la vision rémanente d'une ruelle en terre, bordée de baraques bâties de bric et de broc, parcourue en permanence de hordes d'enfants (j'ai dû voir le film à sa sortie en salle lors de ma dixième année). Une vision certes restreinte, mais dont la lecture du roman de Joseph Zobel m'a permis de confirmer la justesse...

En grande partie autobiographique, le récit nous immerge dans les années trente, au cœur d'un  quartier pauvre de la campagne martiniquaise, constitué, sur le flanc d'une colline, de trois douzaines de bicoques en bois couvertes de tôle ondulée. Là, vivent des descendants d'esclaves qui, bien que libres, n'en continuent pas moins, pour un salaire de misère, à trimer dans les champs de cannes à sucre possédés par des békés toujours aussi riches et dominants.

Pendant que les adultes s'usent ainsi à la tâche, les enfants de la rue Cases-Nègres jouissent d'une liberté totale... livrés à eux-mêmes, ils se rassemblent, et la troupe de gamins aux vêtements rapiécés, dont la plupart vont pieds nus, jouent, se racontent des histoires, explorent les contrées méconnues qui entourent leur quartier, se partagent les repas qu'ont préparés pour eux mères ou tutrices... et font aussi quelques bêtises, dont ils sont punis à coups de taloches et de remontrances parfois particulièrement brutales.
"Et tous, nu-tête, avec des cheveux laineux, rougis au soleil, des nez d'où coule un jus verdâtre, pareils à des attelages de limaces, des jarrets écaillés comme des pattes de poules, et des pieds couleur de pierre qui brandissent en avant des orteils truffés de chiques".

José, le narrateur, habitait l'une des cases de la Rue Cases-Nègres, en compagnie de sa grand-mère, m'man Tine, qui l'a pris en charge lorsque sa mère est partie travailler en ville. Il évoque ces souvenirs avec une gouaille qui exhausse le caractère extraordinaire de leurs jeux, transforme leur quotidien en aventure. Il dépeint une enfance à la fois pauvre et merveilleuse, pleine d'une énergie où se mêlent la candeur et l'égoïsme propres au jeune âge, baignée dans un univers de superstitions, de remèdes de bonnes femmes et de pseudo sorcellerie. Sa m'man Tine occupe au cœur de cette enfance une place primordiale, elle en est le pivot, le repère. Les souvenirs de José sont riches de ses soliloques et de la grandiloquence de ses crises de colères -souvent justifiées, bien que parfois disproportionnées-, mais aussi de sa volonté farouche de faire de son petit-fils quelqu'un d'instruit. Hors de question de l'envoyer comme les autres enfants arracher les herbes des petites bandes bordant les plants de cannes à sucre en échange de quelques sous, quitte à devoir économiser des mois durant pour acheter la paire de chaussures et le costume indispensables pour aller à l'école...
"Eh bien ! c'est à croire que cette catégorie de femmes que sont les vieilles mères noires et pauvres détiennent, dans le cœur qui bat sous leurs haillons, comme un pouvoir de changer la crasse en or, de rêver et de vouloir avec une telle ferveur que, de leurs mains terreuses, suantes et vides, peuvent éclore les réalités les plus palpables, les plus immaculées et les plus précieuses".
Ses sacrifices seront récompensés. Élève doué, bien que parmi les plus tumultueux, José adore l'école, se passionne pour la lecture, passe avec succès son certificat d'études, puis obtient une bourse pour un lycée de Fort-de France, où il retrouve sa maman Délia.


Sa progression scolaire, avec la maturité et l'immersion dans un nouvel environnement, s'accompagne de la prise de conscience des injustices sur lesquelles sont fondées le monde qui l'entoure, de l'iniquité qui préside à la condition noire. Il réalise d'abord sa différence, lui l'élève boursier qui lutte constamment contre la faim, petit-fils de coupeuse de cannes parmi ces fils de médecin, d'ébéniste, d'instituteur, d'employé de commerce inconscients de leurs privilèges. Et il découvre chez les noirs de Fort-de-France une attitude différente de celle qui, entre sentiment d'injustice et colère, prévalait rue Cases-Nègres. En ville, domestiques et jardiniers servent les békés avec soumission, dévotion, même, convaincus de la supériorité des blancs, leur servitude et, pire, leur infériorité étant pour eux un fait établi. L'esclavage n'est pas si loin, il a laissé en héritage ses rapports de domination et une société à trois niveaux, représentés, en partant du bas de l'échelle, par les nègres, les mulâtres et les békés. Tout  est fait pour empêcher le noir de se réapproprier la conscience de son humanité, le respect de sa singularité : l'usage du créole est interdit, le cinéma et la publicité en véhiculent d'un être inférieur, sans crédibilité...
José comprend ainsi qu'être de la Cases-Nègres n'est pas qu'une simple donnée géographique...

J'ai beaucoup aimé la façon dont nous suivons l'évolution du héros, la candeur de l'enfance laissant peu à peu la place à la maturité du jeune adulte. Un roman touchant et lumineux...

Commentaires

  1. Mais... je crois l'avoir lu!!!

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    1. Mais il ne semble pas t'avoir vraiment marquée... !

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  2. Il y a des années, c'est sûr.

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  3. J'aime beaucoup le livre et le film (que j'ai vu et revu) même si les histoires sont en fait différentes. J'ai surtout aimé regarder le film et en discuter avec mes parents et leurs frères et sœurs. Mon père est né à Rivière-Salée, alors je connais bien le coin.

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    1. Comme tu as pu le comprendre, je n'ai gardé quasiment aucun souvenir du film, mais j’aimerais bien le revoir, maintenant...

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