"Les âmes juives" - Pierre Bourgeade

"Où fuir l'idée nazie si l'on voulait trouver un lieu qu'elle n'eût pas souillé ? Il eût fallu quitter ce monde".

Comme avec "Ramatuelle", Pierre Bourgeade concentre dans le court récit qu'est "Les âmes juives" de nombreux événements, puisqu'il y couvre l'existence de Rachel Blum depuis le moment où, alors âgée de trois ans et contrairement à ses parents et son frère, elle échappe par un heureux hasard à la rafle du Vél d'Hiv, jusqu'à l'époque où son fils unique est devenu un jeune homme.

Recueillie pendant la guerre par des bonnes sœurs puis élevée par des membres de sa famille traditionalistes, elle mène ensuite une vie banale, ponctuée de ces petites réussites personnelles qui, cumulées, constituent ce que l'on pourrait qualifier de "bonheur tranquille". Elle obtient un poste d'enseignante, rencontre l'homme avec qui elle fera sa vie, donne naissance à un garçon en bonne santé...

Mais Rachel se sent poursuivie par l'Holocauste, et hantée par sa négation. A l'aube de l'âge adulte, désireuse d'en savoir plus sur ses origines, sur les événements qui décimèrent sa famille, elle se heurte au constat du déni collectif qui pèse sur la Shoah. Même lorsqu'elle l'évoque avec son père adoptif, ce dernier est plus virulent à l'encontre de la naïveté de ses parents qui n'ont pas su fuir au bon moment, qu'envers la barbarie nazie. Le Vél d'Hiv a disparu, détruit à la fin des années cinquante, et rien n'honore, à son emplacement, la mémoire des raflés de 1942. La France de l'après-guerre se refuse à reconnaître sa responsabilité dans la déportation des juifs... Rachel peine à trouver un équilibre entre résilience et poids du passé.

Certains juifs, comme ses beaux-parents, ont d'ailleurs préféré faire oublier leurs origines, en changeant de nom, Rabinovich se transformant en Rabineau..

Pierre Bourgeade explore avec "Les âmes juives" une thématique passionnante, celle des traumatismes que lèguent les histoires familiales, avec cette particularité propre à l'Holocauste, qu'elles s'entremêlent à l'histoire de tout un peuple, terminologie qui elle-même peut prêter à interprétation. Car c'est quoi, "être juif" ? Un héritage qui échoit, de fait, aux filles et fils de ? Cela peut-il être un choix ? Et qu'est-ce que cela suppose, quel devoir de mémoire, quelle responsabilité vis-à-vis de ceux qui ont été persécutés en raison de leur judéité ?

J'étais donc plongée dans ce roman au rythme enlevé et au sujet prenant, lorsque, à quelques pages de la fin, tout a été gâché par un dénouement grotesque car sans crédibilité, caricatural...

Alors certes, vous me direz que la quasi totalité de ma lecture a été positive, mais je ne me suis pas remise de cette conclusion bâclée, ça a été comme de finir un excellent repas par un détestable dessert, dont je n'ai pu me débarrasser de l'arrière-goût...

Dommage...

Commentaires

  1. Ben ben, j'allais noter ce titre, quand la fin de ta note m'a fait moi aussi chuter ... Dommage ! Mais tu as raison, vaut prévenir que laisser passer une douche froide !

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    1. Et comme il est très court (un peu moins de 120 pages), la fin a tendance à occulter tout ce qui précède... j'aurais presque envie de "spoiler", pour me venger de l'auteur ! Dans Ramatuelle aussi, j'avais trouvé qu'il avait tendance à dérouler les événements de manière assez expéditive, sans trop s'inquiéter de leur crédibilité, mais ça n'était pas trop gênant, parce qu'en accord avec le ton de l'ensemble, basé sur l'action, la dangerosité. Là, ça ne passe pas...

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  2. Tout avait l'air bien intéressant. Mais si on prévoit la déception à la fin, restent quand même des pages utiles?

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    1. Bon, je viens de le reprendre... il fait 118 pages et les événements qui gâchent tout surviennent dans les 8 dernières... mais quelle douche froide. Ceci dit, comme il est court, et que les 110 premières pages sont vraiment intéressantes, et que je serais très curieuse d'avoir l'avis de quelqu'un d'autre... à toi de voir !

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  3. Je ne connais pas cet auteur. J'allais noter parce que le thème m'intéresse beaucoup, mais ta conclusion ne m'a pas donné envie de découvrir ce livre en ce moment, et ta réponse au commentaire de athalie ne me donne même plus envie de découvrir l'auteur.

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    1. Bourgeade était un auteur très prolifique, qui a exploré des genres et des thématiques très différents (de la littérature érotique au polar, en passant par des textes plus intimistes ou fortement imprégnés d'un contexte historique), et j'ai l'impression que tout n'est pas du même niveau... j'ai lu certains autres de ses romans il y a très longtemps, et n'en ai pas gardé un souvenir marquant...
      Il n'empêche, cet auteur éveille ma curiosité, et j'y reviendrais peut-être, notamment avec l'un des titres cités dans cet article : http://savatier.blog.lemonde.fr/2009/03/16/pierre-bourgeade-et-ses-immortelles/

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  4. je ne connais pas l'auteur. Je me serais bien laissée tenter mais vue la "douche froide" j'attendrai...

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    1. Peut-être qu'un essai avec l'un des titres cités dans l'article dont j'ai mis le lien ci-dessus serait plus concluant...

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