"Ada" - Antoine Bello

"... l'humanité fonçait à sa perte tel un pilote déchaîné aux commandes d'un bolide dont chaque nouvelle technologie débridait un peu plus le moteur".

Les progrès dans le domaine de l'intelligence artificielle suscitent des questionnements éthiques, voire métaphysiques, thématique sur laquelle se penche Antoine Bello dans son roman "Ada", avec intelligence, et surtout beaucoup d'humour.

Franck Logan s'est engagé dans la police par vocation, pour protéger ses concitoyens et contribuer à rendre le monde plus sûr. Confronté à un système pourri par l'argent et les ambitions politiques, écœuré par les injustices faites aux victimes les plus démunies, ce quinquagénaire a souvent payé le prix de son refus absolu de renier ses valeurs et son intégrité. Ayant débuté comme gardien de la paix, il a échoué, après des passages fracassants à la brigade des stupéfiants puis à celle des mœurs, comme inspecteur de police au sein d'une unité spécialisée dans les disparitions et le trafic humain officiant au sein de la Silicon Valley.

Un inspecteur pas comme les autres, qui écrit des haïkus, revendique sa nostalgie d'un passé où l'on vivait encore à l'aune du temps humain, et non à celui des machines et de la course au profit. Ni ambitieux ni matérialiste, Franck Logan vit comme à contretemps de ce monde où règnent l'argent et la vitesse, aux côtés d'une épouse française et communiste qui n'a pas la langue dans sa poche, et ne tarit pas de sarcasmes vis-à-vis de son pays d'adoption...

Aussi, lorsque Franck est appelé chez Turing Corp, un leader de la technologie digitale, pour enquêter sur la disparition d'une intelligence artificielle programmée pour écrire des romans à l'eau de rose avec comme objectif d'en écouler 100 000 exemplaires, il montre un scepticisme ironique sur le bien-fondé de sa mission. Lui qui n'est même pas sûr de connaître la définition du verbe hacker, n'est par ailleurs pas convaincu d'être le plus apte à résoudre cette énigme. Imaginez sa surprise lorsque Ada, qui en réalité est en cavale, le contacte pour lui proposer un marché...

Antoine Bello met en scène, à travers la relation qui s'établit peu à peu entre l'homme et l'IA, de savoureuses joutes verbales, autour des thèmes de la définition de la conscience, de la différence entre conscience et morale, entre pensée et émotion, entre connaissance et expérience. Leurs échanges non seulement interrogent sur la nature de l'IA, et le statut à lui accorder au sein de la société humaine, mais démontrent aussi que la confrontation à ces questions renvoient à l'individu un miroir de sa propre humanité, qui l'amène à se questionner sur ses propres conditionnements, sur l'influence de  propres "programmations" -culturelles, sociales ou familiales-, sur ce qu"il est et sur sa manière de penser.

"... et si c'étaient les humains qui pensaient comme des ordinateurs ?"

"Ada" aborde également la problématique des interactions entre le développement des IA et le libre arbitre qui préside à notre capacité à l'analyse et à la prise de distance. S'il est devenu imaginable que des intelligences artificielles puissent prendre demain le contrôle de certains domaines aujourd'hui réservés à la pensée humaine -l'art, la culture, le journalisme...- n'est-ce pas parce que l'uniformisation croissante des pratiques et des courants de pensée s'y référant nous donnent l'impression qu'ils sont interchangeables, et répondent à des codes préétablis qu'il est aisé de faire appliquer par une machine ?

L'un des grands points forts du roman est de lancer ces pistes de réflexion avec intelligence mais sans se prendre au sérieux. Jouant tantôt sur la caricature, en mettant en scène des personnages aux caractéristiques marquées -la chef de police aux dents longues, l'ultra libéral qui ne réalise même pas son cynisme, le scientifique surdoué...-, tantôt sur le comique de situation, Antoine Bello nous livre un texte fort drôle (les extraits du roman écrit par Ada, truffé de grivoiseries, de lieux communs, et d'évocations de prosaïques et odorantes fonctions corporelles, sont à se tordre) mais aussi fort attachant, notamment grâce au personnage de Franck, étendard d'une éthique humble et humaniste dans une société individualiste qui a fait du compte en banque l'étalon de la réussite.

Bref, je me suis RE-GA-LEE !

L'avis d'Athalie, qui a aimé aussi.

Commentaires

  1. C'est peut-être pas le sujet ICI mais...
    Pour une fantaisie sur l'IA (et les caricatures dans le roman sont elles vraiment volontaires ?...) pourquoi pas (comme l'a déjà fait Jacques Barberi), mais comme souvent la peur vient souvent de ce que l'on connait pas ! L'informatique de nos jours est le nouveau juif moderne ; on l'accuse de tous les maux : quand ça ne marche pas on dit que la machine a "buggé" ou "planté" alors que la machine ne fait rien d'autre que ce pour quoi on l'a programmée! Dans un environnement déterministe, c'est difficile de faire quelque chose d'imprévu!
    On prête souvent de l'IA à un simple programme statistique ou probabilistique, qui ne fait que simulé quelque chose ; comme par exemple le choix d'une playlist...
    La recherche dans l'IA date de plus de 60 ans ; déjà le programme ELIZA dans les années 60 simulé une IA...
    Comme disait Mark Ludwig : "Tout ce qui peut être quantifié peut être codé !"
    Or on se sait pas "quantifié" le cerveau humain (quantifier dans le sens réduire sous forme d'algorithmes)
    On sait juste en déterminer certains processus ; comme les réseaux de neurones...
    Et utiliser ces processus pour SIMULER un comportement qui ressemble pour le profane à de l'intelligence ; un peu comme le "Canada Dry" ! (ça ressemble, ça sent, ... mais ce n'est pas)
    Prêtons-nous de l'intelligence à un perroquet ou un mainate qui imite la voix humaine à la perfection ???
    Et pour la nouvelle bête noire, les algorithmes, j'en parle même pas ! les algorithmes ne viennent pas de l'informatique mais des mathématiques! c'est très vieux... on a l'impression que c'est une nouvelle découverte...
    De plus, écrire un roman à l'eau rose, ce n'est pas de l'IA ! cela a déjà existé , plus ou moins abouti, c'est plus facile quand il faut choisir qu'un seul domaine (comme amour,polar,sf,...) (voir les travaux de Jean-Pierre BALPE)
    ce n'est qu'une version améliorée de la génération de carte postale de Georges Perec !
    voilà ! désolé pour cette disgression... :)

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    1. Tu n'as pas à être désolé, voilà un commentaire très instructif... pour rejoindre ce que tu écris, au-delà des questions que pose ici l'auteur, sa conclusion consiste à montrer que l'IA, comme toute technologie, aussi poussée soit-elle, ne vaut que pour ce qu'on en fait, et que les éventuelles dérives qui amèneraient à l’utiliser à des fins discutables ne seront jamais que des initiatives humaines. Et la fin du roman confirme en effet que, si elle imite certains de ses comportements, la "machine" ne peut être assimilée à l'homme.

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  2. J'avais passé un bon moment de lecture mais je crois que je m'attendais à mieux, à plus percutant de la part de cet auteur du coup mon avis était assez mitigé. En revanche, je me suis régalée des romans produits par Ada et j'ai trouvé les réflexions suscitées par cette intrigue plutôt intéressantes.

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    1. C'est personnellement le premier titre que je lis de Bello, je n'avais donc pas d'attentes particulières. Et je l'ai trouvé plutôt percutant, moi...

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  3. Je ne suis pas sûre du tout que j'aimerais ce style de roman.

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    1. Il ne m'attirait pas vraiment non plus, à vrai dire.. C’est l'avis d'Athalie qui m'a convaincue. Et je crois que ce que j'en retiendrai surtout, c'est d'avoir bien ri !

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  4. C'est avec ce roman que j'ai découvert Bello. J'avais beaucoup aimé.

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    1. Comme toi, c'est mon premier roman de cet auteur. En as-tu lu d'autres depuis ?

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    2. Oui, L'homme qui s'envola mais j'ai moins aimé. Il faut que je lise sa trilogie un jour qui est parait-il formidable.

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    3. C'est ce que j'avais noté aussi..

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  5. J'avais adoré ce roman ! Le pire c'est que ce n'est pas si fictionnel que ça ! J'ai lu d'autres romans de cet auteur que j'apprécie beaucoup !

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    1. J'en lirai d'autres, c'est sûr, cette première expérience a été très fructueuse ! Et u as raison, le propos est tout à fait crédible, car ce n'est finalement pas tant l'innovation technologique qui est en cause ici, que la manière dont l'homme l'exploite à des fins douteuses...

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  6. Je l'ai acheté il y a peu car je travaillais sur ce thème avec mes élèves. A moi de me plonger dans ces pages désormais !

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    1. Bonjour MoKa et bienvenue ici,
      J'espère que vous prendrez autant de plaisir que moi à cette lecture à la fois ludique et intéressante. C'est un bon titre pour lancer une réflexion sur les limites de l'IA avec des élèves...

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