"La terre" - Emile Zola

"La terre, gueula-t-il, mais elle se fout de toi, la terre ! Tu es son esclave, elle te prend ton plaisir, tes forces, ta vie, imbécile ! et elle ne te fait seulement pas riche !"

Je n'aurais pas imaginé rire autant en lisant Zola... Le sujet de "La terre" n'est pourtant pas spécialement drôle ; le roman compte en effet son lot d'ignominie et de tragédie.

Pour brosser ce portrait de la paysannerie, l'auteur a choisi la Beauce, cet antique grenier de la France, terre plate, fertile, d'une culture aisée mais demandant un effort continu. Adaptés à cette mer de terre, les beaucerons ont "le coup d’œil du matelot, la vue longue et exercée aux détails des gens de plaine". Il émane de ces êtres qui n'ont d'autre passion que la terre une pesanteur froide et réfléchie, une circonspection sournoise, et la haine de la croissance industrielle qui cause leur faillite, parce qu'elle impose de baisser le prix du grain pour nourrir les ouvriers des villes. Après avoir enfin possédé une terre cultivée pendant des siècles en tant que serfs, après avoir enfin acquis leur liberté, ils doivent ainsi subir la menace de la faillite, et de l'importation du blé américain, moins cher. Comme s'ils n'avaient pas assez à s'inquiéter avec les sécheresses et les grêles, les maladies du bétail et les invasions d'insectes... 

Il nous emmène plus précisément au village de Rognes, où il anime une galerie de personnages haut en couleur, aux caractères bien trempés. Parmi eux les Fouan, ancrés dans ce terroir depuis toujours, qui à force d'acharnement, de génération en génération, malgré les lopins perdus et rachetés, la propriété remise en question (1789 est passé par là), l'écrasement des impôts, ont fini par acquérir quelques arpents, poussés par ce séculaire et tenace besoin de possession qui fait le sens de leur existence.

Le père Fouan et Rose, son épouse, devenus trop vieux pour continuer à cultiver leurs biens, se résignent à en faire don à leurs trois enfants : Fanny, mariée au raisonnable et pondéré Delhomme, Buteau, tellement obsédé par l'idée d'être défavorisé qu'il refuse dans un premier temps le partage des terrains parentaux pourtant établi avec une rigueur toute légale, et enfin Hyacinthe, dit Jésus Christ, épicurien, paresseux et lunatique, qui dilapide son moindre sou au bistrot du village. Les trois héritiers sont en échange chargés de subvenir aux besoins de leurs parents, en leur versant une rente, obligation dont ils s'acquittent -ou pas- avec une évidente mauvaise volonté, surtout Buteau, déterminé à extorquer à son père le magot que ce dernier, il en est persuadé, dissimule. Et tous les moyens sont bons, y compris les plus ignobles, pour y parvenir... 

D'autres héros sont impliqués, de près ou de loin, dans cette vile affaire, ou en subissent les conséquences. C'est notamment le cas des filles du défunt père Mouche, dont l'aînée, Lise, est enceinte de Buteau, qui refuse de s'engager tant qu'il n'a pas la certitude que cela lui rapporte. La cadette Françoise, bien qu'encore adolescente, affiche une féminité vigoureuse qui, bien qu'innocente, échauffe les désirs masculins. Jean Macquart, future figure de "La débâcle", qui s'est fait paysan après avoir été menuisier puis soldat, et qui restera toujours, malgré sa vaillance et sa discrétion, l’étranger venu du sud, s'y laisse prendre malgré lui.


Le tableau est glaçant, l'auteur dépeint une humanité à la fois bestiale et sournoise, âpre au gain, dont il évoque l'ampleur de la brutalité à travers de nombreuses scènes choquantes, de viols, de maltraitance, dont les plus faibles -les femmes, les vieux devenus inutiles ou encore les simples d'esprit- sont souvent les victimes. Le petit village de Rognes semble ainsi concentrer un échantillon représentatif des perversions et de la malfaisance dont l'individu est capable.

Au vu de ce qui précède, vous devez être en train de vous demander -peut-être avec inquiétude- ce qui a, dans cette lecture, suscité mon hilarité... 

Emile Zola anime tout ce petit monde avec une vivacité et une truculence qui confèrent à de nombreux épisodes une théâtralité drolatique. Le langage qu'il prête à ses personnages est empreint de gouaillerie, voire de grivoiserie et il n'hésite pas à s'attarder sur certaines anecdotes qui ne semblent pas avoir d'autre but que de colorer son récit d'un comique de situation, ou de lui instiller un humour parfois graveleux. Je pense entre autres à la longue digression sur les talents de pétomane de Jésus Christ (rien que le concept, il fallait oser !) ou au paragraphe décrivant l'insolite saoulerie de l'âne Gédéon... Il manie de même, et pour notre plus grand bonheur, l'ironie avec son talent habituel pour pointer les contradictions et l'hypocrisie des individus.

Je me suis donc régalée avec ce texte terrible, féroce et hilarant, qui a d'ailleurs dès sa parution suscité de nombreuses controverses...


Un grand merci à Patrice, à l'initiative de cette lecture commune, et dont l'avis est ICI.

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Commentaires

  1. j'ai beaucoup aimé ce roman même si ce n'est pas mon préféré de Zola, le portrait est effectivement violent et très noir mais juste si on lit des livres d'historiens sur la paysannerie de l'époque je dirais que Zola n'a rien exagéré

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    1. Je ne pense pas qu'il ait exagéré non plus, j'ai trouvé finalement le fond assez crédible, et j'ai aimé sa manière de le rendre si vivant et cocasse, malgré, en effet, la noirceur du propos.

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  2. Je l'ai dans ma PAL. Je veux finir le cycle des Rougon Macquart dès que j'aurai fini la Comédie humaine !

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    1. Beau projet ! Je ne connais personnellement pas la Comédie humaine, mais cela fait des années que je me promets de découvrir Balzac !

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  3. Je ne me souviens pas avoir ri en le lisant, il va donc falloir que je le relise ! Ceci dit, tous les auteurs de "rural noir" assez à la mode en ce moment ont là un maître en la matière. La citation aussi donne envie de le relire. C'est tellement moderne, cette écriture !

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    1. Tu ne riras peut-être pas autant que moi, il faut aimer l'humour sordide et crasse... et tu as raison de souligner la modernité de l'oeuvre.

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  4. Zola... Un plaisir de le voir ici. Après avoir lu et apprécié "Thérèse Raquin", je me dis qu'il me faudrait bien poursuivre... L'oeuvre est si vaste et riche!

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    1. Thérèse Raquin est sur ma PAL, et sera sans doute ma prochaine lecture de Zola, mais il m'en reste plein à découvrir, notamment des incontournables que je n'ai jamais lus, comme Germinal, ou La bête humaine. Si une LC, dans le futur, de l'un de ces titres, te tente, n'hésite pas à me faire signe.

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  5. Aaah fut une époque, j'ai lu énormément Zola et j'adorais. J'ai un doute pour ce titre mais je crois bien qu'il est passé entre mes mains. Tu me donnes envie de me replonger dans ses oeuvres ! Il y en a plein que je n'ai pas lus.

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    1. Pareil pour moi, et je (re)découvre cet auteur avec grand plaisir, et autour de titres très différents : entre La débâcle et celui-ci, par exemple, le ton change complètement.

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  6. Moi je n'ai pas ri du tout .. C'est même là que j'ai abandonné les Rougon-Macquart. Je l'ai trouvé vraiment trop noir et puis j'étais jeune, je n'avais pas encore lu toutes les horreurs que j'ai lues depuis ;-) Je ne pense pas reprendre un jour.

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    1. Ah mince... Mais je crois que l'humour est sans doute l'art le plus difficile à manier, tant chacun de nous y est sensible de manière différente. Et je dois avouer que j'aime, personnellement, les récits bien noirs... Sans doute mon côté masochiste !

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  7. Ah, je n'ai pas lu celui ci, et, en effet, je ne m'attendais pas à l'adjectif hilarant. Ton billet nous brosse un portrait précis de la lecture, toute sa vigueur, qui me fait regretter d'avoir lâché en chemin les Rougon Macquart ( j'ai voulu lire dans l'ordre... ) alors qu'aucun roman ne m'avait déçue.

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    1. J'ai trouvé certaines scènes vraiment désopilantes, et je ne m'y attendais pas non plus... mais attention, comme évoqué dans mon billet et dans certains des commentaires ci-dessus, c'est aussi un texte violent, sordide... un parfait mélange, en somme ! J'espère que cela t'aura donné envie de reprendre la lecture des Rougon Macquart.

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  8. je ne l'ai jamais lu ! je suis au T7 des Rougon-Maquart ("L'assommoir") et j'ai dû faire une pause alors que je l'avais adoré à l'adolescence!

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    1. J'ai lu aussi L'assommoir à l'adolescence, et j'avais beaucoup aimé. C'est intéressant de voir que la perception d'une oeuvre change, selon le moment où on la lit...

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  9. Lu il y a très longtemps, quand j'ai dévoré l'ensemble de la série des Rougon-Macquart. Il faudra un jour que je relise Zola, tout autant écrivain que journaliste. Ce qui est un compliment.
    Bonne journée.

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    1. J'aimerais aussi relire certains des titres lus il y a quelques années, bien que je n'aie pas lu, contrairement à toi, l'ensemble de la série.. Te souviens-tu des titres que tu avais préférés ?
      Bonne journée à toi aussi !

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  10. Entre 16 et 20 ans, j'ai lu tout Zola. Je ne me souviens pas de celui-ci... Ca fait trop longtemps. Je ne sais pas qi'l me comblerait aujourd'hui autant qu'il l'a fait en son temps...

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    1. Ah difficile à dire, comme le souligne Eve-Yeshé, la perception d'une lecture peut changer avec les années. En tous cas, comblée, je l'ai personnellement été, il me tarde de continuer ma découverte, puisque contrairement à toi, de nombreux titres sont passés au travers de ma "période Zola", et qui correspond sensiblement au même âge que toi !

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  11. Je suis vraiment très content qu'on ait fait cette lecture commune ensemble! J'ai vraiment gardé en tête la noirceur du livre, alors que tu en soulignes la drôlerie : encore un des aspects positifs de la lecture commune de pouvoir montrer une oeuvre sous des angles différents. Je trouve ton billet très réussi ! Encore merci et j'espère à très bientôt pour une initiative identique.

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    1. Je suis moi aussi ravie de cette découverte, je me suis régalée ! J'ai Thérèse Raquin dans ma PAL, si cela t'intéresse, mais je suis ouverte à d'autres propositions aussi.
      Est-ce que tu as vu mon commentaire sur ton blog à propos de la LC de La croisade des enfants ?

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  12. Il faut que je dise qu'il s'agit de mon roman préféré d'Émile Zola et j'ai lu l'intégrale des Rougon-Macquart et même d'autres livres qui ne font pas partie de ce cycle. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. On oublie souvent que Zola a en effet écrit d'autres titres que ceux de cette série.. je comprends ta préférence, j'ai été vraiment emballée par cette lecture !

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