"Hillbilly élégie" - J.D. Vance

"... chaque fois qu'on me demande ce que j'aimerais le plus changer au sein de la classe ouvrière blanche, je réponds : "Le sentiment que nos choix n'ont aucun effet".

Dans sa fort prometteuse préface, J.D Vance nous expose l'objectif de ce récit, basé sur son expérience personnelle : en évoquant le sort de la communauté dont il est issu, il s'agit de montrer quelle vie mènent les blancs les plus pauvres des Etats-Unis, et de mettre en évidence l'impact de cette pauvreté matérielle et spirituelle sur leurs enfants.

Cette communauté, désignée péjorativement comme celle des "Hillbillies", "Rednecks", ou encore "white trash", qui en passant du camp démocrate au camp républicain a entraîné une recomposition de la vie politique après Nixon, est constituée d'ouvriers non diplômés d'origine irlando-écossaise, dont les ancêtres se sont installés, lors de leur arrivée au XVIIIème siècle sur le sol américain, dans les Appalaches, occupant un secteur géographique allant de l'Alabama à la Géorgie au sud, et de l'Ohio à une partie de l'état de New-York au nord.

C'est donc non seulement l'aspect ethnique, mais aussi géographique, des particularités liées à la catégorie de population reconnue pour être la plus pessimiste du pays, qu'il est question d'aborder.

Plutôt que d'évoquer des données générales, il s'attachera à dépeindre la vie et les réactions des "gens normaux" quand, l'industrie disparaissant de leur paysage, ils doivent faire face aux difficultés conséquentes, annonçant d'emblée le constat qui ponctuera régulièrement son récit : le sort extrêmement rude de cette classe ouvrière, minée par la pauvreté, une faible mobilité sociale, les divorces, la drogue et l’alcoolisme, a des causes plus profondes que les seules tendances macro-économiques, et trouve également ses racines dans une dimension culturelle encourageant le déclassement plutôt que de lutter contre, en faisant porter l'entière responsabilité de la situation à des causes extérieures, et jamais à soi-même.

Au-delà de cette préface, J.D. Vance se focalise sur sa propre existence, de son enfance à l'aboutissement d'un parcours qui lui permettra, après quatre ans d'engagement dans les Marines, de faire des études de droit puis de devenir avocat.

Originaires de Jackson, dans le Kentucky, ses grands-parents maternels, les Blanton, migrèrent vers l'Ohio pour profiter des perspectives d'emplois offertes par une industrie local alors florissante. C'est en grande partie par eux, Papaw et Mamaw, ainsi qu'ils les appellent, que J.D. est élevé, fils d'un homme qu'il ne connut pas enfant (il renouera des liens avec son père à l’adolescence) et d'une femme qu'il aurait selon ses dires préféré ne pas connaître... Sa mère, tombée enceinte très jeune de sa sœur aînée Lindsay, rapidement séparée du père, brutal, de sa fille, ne parviendra jamais, en dépit de rares et brèves accalmies, à trouver de véritable stabilité financière et affective. Collectionnant les hommes, qu'elles imposaient d'emblée à ses enfants, elle tombe par ailleurs dans l'addiction aux médicaments puis aux drogues dures, faisant subir à Linday et J.D. des scènes traumatisantes.

La vie chez les grands-parents n'était pas pour autant un long fleuve tranquille... les Blanton sont décrits comme un clan tapageur et brutal, issu d'une lignée d'hommes et de femmes n'ayant pas hésité en leur temps à occire un rival trop envahissant ou un voleur guignant leurs biens, ce dont ils ont toujours tiré une fierté allant de soi, répondant à un code d'honneur appliqué à la lettre, peu importe les conséquences. Viscéralement attachés à la famille -qui s'entend au sens élargi, englobant pléthore d'oncles, de tantes, et autres cousins-, ces hillbillies grimpaient très vite dans les tours à la moindre insulte ou menace visant l'un de ses membres.

Quant à Mamaw, c'était la femme la plus coriace que quiconque connaissait, mais elle fût le véritable pilier, avec son époux, auquel J.D. put s'adosser pour accéder à ce rêve américain qui avait encore, pour ses grands-parents, un sens. Car comme autres valeurs primordiales à leurs yeux, figuraient celles du travail et de la réussite. Convaincus que seule la volonté de s'en sortir et de s'en donner les moyens permettait d'y parvenir, ils en ont également persuadé leur petit-fils.

C'est en découvrant d'autres milieux, à l'occasion notamment de ses études, qu'il réalise à la fois la singularité du milieu dont il vient, mais aussi son appartenance à ce dernier, ainsi que le traduit l'utilisation du pronom "nous" lorsqu'il énumère ses travers, même si lui a su les éviter : leur tendance naturelle à la brutalité et aux hurlements, le désordre extrême dans lequel ils vivent, leur sabotage quasi systématique de toute chance de stabilité professionnelle, la mauvaise hygiène de vie qui les condamnent à une santé défectueuse et à une mort précoce, leur méfiance irraisonnée envers  les médias et en même temps la crédulité qui les pousse à adhérer aux théories conspirationnistes.

L'exemple de sa famille lui fait de même mesurer la scission qui s'est opérée entre la génération de ses grands-parents et celle de sa mère, la "vieille école gentiment croyante", indépendante et travailleuse s'opposant à une descendance consumériste, isolée, enragée et méfiante. La dégradation qu'il constate dans les milieux urbains où vivent les hillbillies témoigne aussi de ce déclassement, la pauvreté n'étant plus l'apanage des ghettos : les petites villes anciennement florissantes, où fast-food et supermarchés discount ont remplacé les magasins de quartier et les bistrots, affichent dorénavant les vitrines brisées des commerces abandonnés.

Une évolution certes due à un contexte économique et social dégradé -fermeture des usines, défaillance du système scolaire public...-, mais J.D. Vance pointe aussi avec insistance la responsabilité individuelle de ceux qui se laissent entretenir par le système, dont les  comportements paraissent irrationnels tant ils sont irresponsables, s'endettant pour du superflu, faisant des enfants dont ils ne peuvent s'occuper, dépensant pour avoir l'air riche sans même songer à économiser pour les études de ces mêmes enfants ou pour avoir avoir une sécurité en cas de perte d'emploi. Entretenant, surtout, le cercle vicieux d'un pessimisme amer et de la sous-estime de soi, leur progéniture grandissant dans l'idée qu'ils sont trop pauvres ou trop stupides pour y arriver.

A l'absence d'exemple proche auquel se référer, donnant envie de se battre même si c'est dur, s'ajoute la perte de tout modèle sociétal et de toute fierté nationale, de la capacité d'adhésion à une croyance collective : exclus d'une société où le "capital social", dont ils sont complètement dépourvus, est indispensable à la réussite, ils semblent par ailleurs accentuer cette fracture par un cynisme et un sentiment de défaite destructeurs.

L'auteur nous fait ainsi entrevoir la complexité de la problématique liée à ces "déclassés", imbrication d'éléments sociaux, culturels, psychologiques, et démontre avec son exemple que l'environnement immédiat est capital pour casser la mécanique de la résignation à l'échec. Sans les encouragements de ses grands-parents, ou le courage de sa sœur qui s'est efforcée dès son plus jeune âge de le préserver des dérives maternelles, sans l'exemple des membres de sa famille ayant réussi à s'extirper du marasme auquel les condamnaient les statistiques, il admet qu'il aurait probablement lui-même échoué à vaincre ce déterminisme. Il en conclut que la réponse au problème ne réside pas seulement dans les institutions, mais au cœur des cellules familiales. Certes, mais je me permettrais d'ajouter que c'est un peu comme l’œuf et la poule : causes et conséquences sont inextricablement liées, et même lui ne peut d'ailleurs vraiment déterminer ce qui relève de la responsabilité individuelle, et ce qui relève du contexte.

Même s'il étaie son récit d'extraits d'enquêtes et d'études, de l'exemple -un peu réducteur car se limitant à des anecdotes- de certains de ses voisins, j'ai eu le sentiment qu'il ne remplissait pas totalement la promesse énoncée en préface :  il nous livre finalement l'histoire d'une exception, la sienne, au dépens d'une véritable approche de ces hillbillies dont on ne pénètre jamais vraiment l'intimité... 

Il n'en reste pas moins que cette "élégie" est un récit très intéressant et très touchant, empreint d'une sincérité généralement bienveillante. 

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois Américain, orchestré par Titine :

Commentaires

  1. Tout à fait d'accord avec
    "il nous livre finalement l'histoire d'une exception, la sienne, au dépens d'une véritable approche de ces hillbillies dont on ne pénètre jamais vraiment l'intimité... " mais le livre est fort intéressant, et la lecture passionnante.
    J'ai vu ton commentaire chez dasola, en fait j'ai coupé les commentaires chez moi, histoire de laisser un peu le blog en pause sans récupérer des tonnes de messages en anglais et autres
    Mais je me balade quand mêem sur les blogs (moins, quand même)
    Et merci!

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    1. Oui, j'ai apprécié la lecture, même si elle n'a pas tout à fait répondu aux attentes que suscite l'auteur dans sa préface. Et il a une manière vraiment touchante de parler de cette communauté à laquelle on le sent vraiment attaché, malgré son évolution sociale.

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  2. Ton billet est plus complet que le mien, mais nos conclusions sont les mêmes... J'ai trouvé aussi que malgré tout l'intérêt du livre, le témoignage était un peu réduit.

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    1. Oui, je crois que j'avais lu ton billet au moment de sa parution... j'ai l'impression que les avis à son sujet se rejoignent..

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  3. Je suis d'accord avec toi quand tu parles de l'oeuf et la poule. Le déterminisme social ne peut se résoudre seulement en invoquant la responsabilité individuelle . Certes, elle existe mais il y a aussi la responsabilité de la classe sociale dominante et des politiques, de l'ultra libéralisme, celle d'une société qui écrase et méprise ceux qui ne réussissent pas selon le fameux principe : "Aide-toi, le ciel t'aidera", qui permet de justifier les inégalités sociales aux Etats-Unis, les plus fortes du monde occidental. Rejeter la faute sur l'individu permet d'avoir bonne conscience. Qu'en est-il de la solidarité, de la main tendue, du droit à l'éducation pour tous, de l'accès au savoir pour tous, dans un pays où les études sont les plus chères du monde ? Pendant la guerre en Irak, les étudiants des minorités étaient obligés de s'engager pour pouvoir payer leurs études. Mettre sa vie en jeu pour avoir le droit d'étudier ? Je sens que c'est le genre de livre qui m'énerverait !

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    1. J'ai en effet tiqué parfois, face au raisonnement de l'auteur sur cette responsabilité individuelle... mais comme il ne s'arrête pas à ça, qu'il évoque aussi les manquements institutionnels, et que sa conclusion revient à dire que sans l'environnement "privilégié" (toutes proportions gardées) que lui ont offert ses grands-parents, en le stimulant avec insistance pour qu'il fasse des études, il aurait sans doute lui aussi adopté les mêmes comportements que ceux qui ont baissé les bras, c'est tout de même passé !

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  4. Même si tu sembles trouver qu'il n'approfondit pas les choses, ça me tente beaucoup. Surtout, que j'ai longtemps délaissé la littérature américaine donc c'est noté...

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    1. Mais oui, laisse-toi tenter, j'en sors avec un avis positif finalement, ça reste un récit très intéressant... mais c'est plus un témoignage qu'une véritable analyse.

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  5. Intéressant comme thème ! Je comprends ta légère déception mais maintenant que je suis prévenue qu'il s'agit plus d'un témoignage que d'une analyse au final, je pense que je pourrais y trouver mon compte. J'aime cette idée d'exception d'ailleurs.

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    1. Mais oui, je le recommande, d'ailleurs, malgré mon (léger) bémol !

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  6. Je l'avais laissé en plan. Quelque chose m'agaçait, à quoi je ne m'attendais pas. Finalement, à te lire, je n'ai pas tant manqué quelque chose, non?!

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    1. Tout dépend de ce qui t'agaçait... Il m'a tout de même plu dans l'ensemble, même si je regrette un peu qu'il n'ait pas tenu les promesses énoncées dans la préface. Je m'attendais à une analyse plus poussée de ces Hillbilly..

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