"La loterie et autres contes noirs" - Shirley Jackson

"Si les femmes savaient à l’avance ce que leurs maris allaient devenir, je vous garantis qu’il y aurait moins de mariages qui se feraient."

Marie-Claude a tellement excité ma curiosité avec son billet sur "La loterie" (je la cite : "Incroyable nouvelle, terrifiante par son pouvoir d’évocation. La chute est l’une des plus inattendues que j’aie lue de ma vie"), nouvelle de Shirley Jackson, que le recueil publié par les éditions Rivages reprenant entre autres ce texte a rejoint mes étagères illico. Et malgré les monceaux de livres qui y attendent depuis des mois, voire des années, d'être lus, je n'ai pas résisté longtemps à la tentation : il fallait que je sache...

Oui, la chute de "La loterie" est glaçante. Toutefois, elle ne m'a personnellement pas vraiment surprise, et pas seulement parce que, éclairée par l'avis de Marie-Claude, je m'attendais au pire. L'auteur nous prépare à cette chute, en instillant à son récit une tension subtile mais croissante, qui laisse deviner le caractère macabre de cette loterie démarrée sous des auspices pourtant favorables (un matin clair et radieux, le caractère familier de l'événement pour ses participants...). Ce que je n'attendais pas en revanche, c'est de retrouver au moment du dénouement un indice habilement semé au début de son histoire, qui n'acquiert qu'alors toute sa dimension lugubre.

Elle joue d'ailleurs tout au long du recueil sur des détails a priori anodins qu'elle charge soudain d'une signification sinistre. 

Comme dans "La loterie", la plupart de ses textes s'ouvrent sur des atmosphères sereines, voire bucoliques, un début de matinée ensoleillé, une campagne familière, une rue de petite ville bordée de maisons coquettes, de jardins fleuris. Ils nous immergent dans les moments banals du quotidien, l'après-dîner d'un couple installé au salon, le retour au foyer après une journée de travail... et, comme si elle imposait une légère distorsion au réel, elle introduit dans ces lieux coutumiers, dans ces situations ordinaires, "la possibilité du Mal" (c'est d'ailleurs le titre d'une des nouvelles). Bien souvent, en effet, ce Mal reste à l'état d'idée, ou se manifeste de manière implicite. Il est suggéré, anticipé, préparé, mais l'étape ultime de sa réalisation nous est épargnée. Ses auteurs eux-mêmes prennent des apparences inattendues : une vieille dame respectable, une petite fille, des voisins aimables, une épouse tranquille...

Ce qui m'a également frappée, c'est le caractère surnaturel que prend, dans la plupart des nouvelles, cette malfaisance. Shirley Jackson ne lui donne pas de sens, elle est décorrélée de sentiments ou de motifs qui pourraient l'expliquer, comme si elle se suffisait à elle-même, comme si sa présence en chaque individu était juste une évidence. Cette absence de justification confère aux textes une atmosphère d'autant plus angoissante, et contribue, en floutant la frontière entre imaginaire et réel, à accentuer l'originalité que leur donnait déjà la cohabitation entre anodin et barbarie. Certaines nouvelles (notamment "Paranoïa" ou "Les vacanciers", à mon avis deux des plus réussies) m'ont pour ces raisons fortement évoqué cette série dont se souviendront sans doute ceux de ma génération : "la quatrième dimension", où les personnages étaient placés dans des sortes de cauchemars éveillés, l'horreur s'introduisant subrepticement et inexplicablement dans une routine a priori sans danger.

La postface fort intéressante de l'édition évoque le caractère précurseur de l'oeuvre de Shirley Jackson, qui a ouvert la voie à des auteurs comme Nail Gaiman ou Stephen King (excusez du peu !) en démontrant qu'il était inutile, pour susciter l'effroi, d'invoquer des monstres ou des créatures imaginaires. Il suffit d'exhausser la propension de l'être humain à l'intolérance, à la psycho rigidité, à l'égocentrisme, de concrétiser en actes les envies que suscitent ses pulsions violentes, de traquer la cruauté tapie sous les apparences trop policées...

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Commentaires

  1. je l'avais lue aussi et adorée ! j'ai ensuite acheté la version originale et Marie-Claude m'a offert plusieurs de ses contes. Mais je vais attendre Halloween 2020 - cette année ça sera Maupassant !

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    1. Ah oui, je vois que tu as été vraiment conquise ! De mon côté, je pense plutôt continuer avec son roman "Nous avons toujours vécu au château", à propos duquel j'ai lu beaucoup de bien.

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  2. Je le retiens pour le challenge Mai en nouvelles.

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    1. Bonne idée ! Je l'ai acheté en pensant le lire pour l'édition 2020 de Mai en nouvelles, mais je n'ai pas pu résister !

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  3. Moi aussi, c'est grâce à Marie-Claude (ou à cause, je verrai bien), que j'ai mis la main sur ce recueil.
    Malgré ta relative déception à propos de la chute de La loterie, l'ensemble t'a plu.... et ça me rassure.

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    1. Ce n'est pas vraiment une déception, parce qu'elle m'a plu, mais disons que la surprise n'a pas vraiment été au rendez-vous... après, comme dans tout recueil, il y a des textes meilleurs que d'autres (et un ou deux dont je n'ai pas vraiment compris le sens), mais oui, j'ai aimé l'ensemble, surtout pour ce mélange, ou cette rencontre, plutôt, entre banalité et violence insidieuse..

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  4. Elle a inspiré de tels auteurs ? ca rend curieux :-)

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    1. N'est-ce pas ? Je connais assez peu Nail Gaiman (dont je n'ai lu que deux titres, dont un en littérature jeunesse) mais pour King, je trouve le rapprochement très juste. Cette postface qui précise son influence, mais qui s'attarde aussi sur l'accueil fait à "La loterie" par les lecteurs à sa sortie, apporte vraiment un plus à la lecture.

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  5. J'adore la citation que tu as mise en exergue... Lorsque j'ai vu la couverture du livre, j'ai eu un instant de recul, que ça fait vieillot ! Mais bon, ne nous laissons pas aller à critiquer l'écorce si l'intérieur est bon !

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    1. Je comprends pour la couverture, en effet pas vraiment moderne, mais qui pourrait paradoxalement faire penser qu'on a affaire à un livre jeunesse...

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  6. Une femme du début du 20è siècle, spécialiste du récit fantastique et d'horreur, ça m'intrigue, surtout si elle a inspiré Gaiman et King ! Je ne la connaissais pas du tout mais il me faut combler cette lacune !

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    1. Et ça peut faire une bonne lecture pour le prochain "Mai en nouvelles"...

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  7. La citation en tête de billet m'a fait sourire .. Je ne connais pas du tout ce recueil, je m'empresse de noter, j'aime bien les changements de ton dans les nouvelles.

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  8. Peut-être en ai-je trop dit dans mon billet? C'est tellement glaçant comme chute!
    Avec le recul, je repense à la nouvelle "Les vacanciers", la plus forte, à mon avis.
    Je ne suis pas particulièrement friande de cet univers, mais elle a réussi à m'embarquer dans son délire!
    Je compte d'ailleurs, comme toi, poursuivre ma découverte de l'auteure avec son roman. J'ai mis la main sur une très vieille édition vintage qui ne paie pas de mine!
    Histoire à suivre.

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    1. Non non, ton billet n'est pas en cause, puisqu'elle sème rapidement des indices assez explicites... moi j'aime beaucoup ce genre d'atmosphère, indéfinissable et angoissante à la fois, et elle sait très bien instaurer ces espèces de latences qui laissent suffisamment de place à l'imagination du lecteur pour rendre ses récits glaçants sans avoir besoin d'en dire beaucoup.
      J'ai vraiment aimé Les vacanciers aussi, et Paranoïa, comme je le précise dans mon billet, mais aussi celle de la jeune fugueuse que ses parents ne reconnaissent pas (si ça, ce n'est pas terrifiant !!).
      Si une LC de son roman te tente, je serais ravie de le lire avec toi !

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  9. Cela a l'air génial et ton analyse l'est aussi ! Tu donnes envie de découvrir ces nouvelles. C'est bien vrai que l'homme peut-être la plus terrifiante des créatures dans certains cas.

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    1. N'hésite pas à te laisser tenter, surtout si tu aimes les atmosphères troubles et oppressantes...

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  10. j'ai beaucoup aimé ces nouvelles et la couverture ;-) je te conseille si ce n'est déjà lu l'adaptation en bd de "la loterie" que j'ai découverte en premier. glaçant !

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    1. Je ne lis généralement pas de BD, mais pourquoi pas, cela pourrait m'intéresser. Je viens en revanche de finir "Nous avons toujours vécu au château", de cette même auteure, qui est absolument excellent !

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