"La dernière frontière" - Howard Fast

"Les seuls bons indiens sont les indiens morts".

Oklahoma, torride été 1878.

Cela fait un an que les tribus cheyennes des Black Hills (situées à plus de mille kilomètres au nord) ont été parquées sur cet aride territoire pour permettre l'expansion de l'homme blanc sur leurs terres originelles. Peuple chasseur et carnivore, ils dépérissent dans cet Oklahoma dépourvu des plaines herbeuses et du gibier qui assuraient leur subsistance ; la malnutrition et la malaria ont décimés leurs rangs. Aussi, lorsque trois cents d'entre eux sollicitent auprès de l'agence indienne dont ils dépendent l'autorisation de rentrer chez eux, c'est une question de survie. Leur requête est pourtant refusée... Quelques jours plus tard, une rumeur douteuse évoque la fuite vers le nord de trois cheyennes. Cette soi-disant désobéissance à l'injonction faite de ne pas quitter la réserve est un affront qui ne peut rester impuni : les autorités menacent d'emprisonner, en guise d'otages, dix membres de la tribu, qui ne seront relâchés qu'au retour des trois fuyards. Face à cette attitude bornée et à ses conséquences mortelles, les trois cents indiens décident de partir. 

C'est le début d'une épopée héroïque et désespérée pour retrouver leur terre ancestrale et leur liberté qui n'arrivera à son terme qu'en avril 1879, au cours de laquelle, affaiblis par une année de famine, ne comptant que quatre-vingt hommes dont la moitié seulement est en âge de combattre, ils vont parcourir à poney et à pied mille six cents kilomètres d'un territoire défendu par une armée qui totalisera au fil de leur parcours jusqu'à neuf mille soldats, secondés de trois mille miliciens. Stratèges hors pair, faisant corps avec l'environnement naturel et avec des montures qu'ils pratiquent depuis leur plus jeune âge, les cheyennes sont insaisissables... mais cette ultime lutte qu'ils mènent contre leur extinction et pour leur honneur, préférant mourir libre que vivre contraints et diminués, risque de leur coûter leurs dernières forces...

Howard Fast adopte pour présenter cet épisode, à propos duquel il a pu recueillir les témoignages de survivants ou de leurs enfants ("La dernière frontière" a été écrit en 1941, soit une petite soixantaine d'années après les événements), un point de vue auquel on ne peut que souscrire...

D'un côté les derniers représentants exsangues d'un peuple fier et brave, une minorité que l'on tient à écraser en oubliant qu'elle est dans son bon droit et s'en justifiant en les considérant comme des primitifs, inventant des crimes qu'ils auraient commis... De l'autre, un homme blanc dont la soif d'expansion ne connaît aucune limite morale, chez lequel cette chasse à l'indien excite la soif de domination et de violence, attise le sentiment de supériorité. Les rares voix critiques ou miséricordieuses qui reconnaissent la bêtise de cette obstination, et dénoncent les travers bureaucratiques ayant conduit à l'absurdité de la situation, sont vite assourdies par leur propre lâcheté ou par le consensus public autour de la nécessité de "mater ces sauvages".

"La dernière frontière", en évoquant cette "anecdote" tombée dans l'oubli, se veut un soufflet à la face d'une Histoire américaine soi-disant fondée sur un idéal de démocratie et de liberté (tout dépend de qui s'en revendique, sans doute). Mais c'est aussi un récit poignant, car Howard Fast nous donne à voir, de manière très concrète, le dernier sursaut d'un peuple que l'on s'est obstiné à anéantir.

Commentaires

  1. Très bon livre devenu un classique. Le point de vue sur la conquête et les guerres indiennes a heureusement pas mal changé depuis quelques décennies.

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    1. Oui, et il y a dans la nouvelle génération de jeunes indiens pas mal d'auteurs très intéressants qui insistent sur l'importance de replacer les indiens dans la modernité, dans la contemporanéité, pour parler de leurs difficultés mais aussi de leurs réussites, pour dépasser les souffrances d'hier, dans lesquelles on a trop tendance à les enfermer (quitte à ne pas voir celles d'aujourd'hui) et se tourner vers l'avenir...
      Cela n'en reste pas moins que ce genre de texte est indispensable pour prendre la mesure de l'acharnement avec lequel les indiens ont quasiment été éliminés...

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  2. Fortement envie de le lire (en fait ce n'est pas un roman?)

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    1. Si c'est un roman (je crois que certains des personnages sont fictifs), mais il s'appuie sur des faits réels, et l'auteur s'est aidé entre autres de témoignages de survivants pour coller au plus près de la réalité.

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  3. quand on pense qu'aujourd'hui la moitié des Américains pensent qu'il n'y a plus un seul Indien en vie ..je repars au Pérou pour ma part :-)

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    1. Non ?! Incroyable, tout de même... ces américains ne cessent de m'étonner...
      Et bon voyage au Pérou (qu'est-ce que tu lis ?)...

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  4. A chaque billet que ce livre, je me dis qu'il faut que je me décide. Il semble incontournable sur le sujet.

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    1. Incontournable, sans doute, d'autant plus qu'il a été écrit relativement peu de temps après les faits, finalement. Je recommande, en tous cas !

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  5. Oh mais je l'ai lu ce livre ! Et il m'avait marquée !

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    1. Mais oui, tu fais bien de le dire, c'est chez toi que je l'ai noté. J'ai ajouté un lien vers ton billet..

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  6. Les Etats-Unis ne sont pas partis pour reconnaître ce qu'ils ont fait aux Indiens ! Je note ce livre bien sûr, je ne l'avais pas remarqué jusqu'à présent.

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    1. Il n'est pas récent, mais Gallmeister a eu la très bonne idée de le rééditer (et en plus, il est dorénavant en poche). Je ne sais pas s'il a été republié aux EU, mais ce serait bien de le faire lire aux jeunes américains, en effet..

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  7. un livre qui est à mon programme de lecture depuis très longtemps depuis que j'avais lu Howard Zinn mais bon la liste est longue et je ne m'y suis pas encore mis mais là ça réveille mon envie

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    1. Je comprends très bien ta problématique. Tous les jours, en passant devant ma bibliothèque, je me dis : "ah mais oui, j'ai ce livre, que je n'ai toujours pas lu, et qui me faisait tellement envie !" et puis je me rends compte que je peux dire la même chose de plusieurs dizaines de titres...

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  8. cela me donne très envie de le lire, je l'avais noté déjà (chronique de Krol également :-)
    les états-uniens ne reconnaîtront jamais le génocide je le crains...
    Ne serait-il pas possible de porter plainte pour Crime contre l'Humanité : que ce soit le génocide des Amérindiens le climato-négationisme etc. car où passent les USA la Nature trépasse :-)

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    1. Je vois que tu as gardé ta colère depuis ta lecture d"Ici n'est plus ici"... Je comprends, la lecture du Fast m'a aussi rendue à la fois triste et furieuse... Je soutiens en tous cas ta proposition !

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  9. Je pourrais écrire le même commentaire que Maryline sans en changer un mot ;)

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    1. Et je te répondrais donc, en substance, la même chose : "oui, lis-le !".. Je n'ai aucun doute sur le fait qu'il te plaira !

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  10. Je note. Ca me rappelle les spoliations de la note américaine et les Cheyennes de Tommy orange ( même si c'est ce dernier, les événements sont contemporains alors que David Grann ou H. fast parlent de période antérieure)...

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    1. J'ai bien l'intention de lire le roman de Tommy Orange, en complément de cette lecture, et parce que tous ceux qui l'ont lu m'ont donné envie, même quand ils avaient des bémols...

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    2. Aucun bémol pour ma part! Que du bien et du positif!

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    3. C'est d'ailleurs chez toi que je l'ai repéré en premier !

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  11. Cela me semble être du très très bon... Et puis la vie de l’auteur est intéressante. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. J'ai moi aussi voulu en savoir plus sur Howard Fast, et c'est vrai qu'il a un parcours de vie atypique et passionné. Et oui, c'est du très bon !

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  12. Un roman pour moi, incontestablement, même si les tragiques épreuves endurées par la Nation Indienne me sont parfaitement connues…. Le Bouquineur

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    1. Oui, c'est à lire quand même... et je pense en effet qu'il te plaira.

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    2. Ben voyons... j'arrive après tout le monde et il ne semble plus y avoir de place pour écrire mon petit mot, sinon, en réponse au commentaire du Bouquineur.
      Tout ce que je veux dire, c'est que je compte bien le lire, ce roman. Un indispensable qu'il me faut, passionnée que je suis de la question autochtone. Merci de ce rappel à l'ordre. Je l'aurais loupé, celui-là...

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    3. Cela aurait été bien dommage, en effet...

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