"Le Mars Club" - Rachel Kushner

"J'avais même une mère. Que j'aurais pu connaitre, mais ça ne s'est pas produit, pas vraiment. Quand j'avais seize ans, c'était déjà trop tard pour ma mère et moi".

Cela commence avec le long trajet en bus qui les amène à Central Valley, la prison pour femmes de Stanville. Parmi elles la narratrice, Romy Leslie Hall, détenue W314159, vingt-neuf ans, condamnée  à deux peines de réclusions à perpétuité plus six ans.

D'emblée le récit nous installe dans la dynamique qui le portera jusqu'à sa fin, sorte de coq-à-l'âne nous emmenant alternativement entre présent et passé, oscillant entre le quotidien des détenues et les souvenirs d'enfance et de jeunesse de Romy, qui évoque ainsi le parcours où germèrent les graines de son destin.

Romy n'a "l'intention de vivre ni longtemps, ni brièvement", elle accueille la perspective de ses années de réclusion avec une certaine passivité, tranquillisée par le fait que son fils de six ans a été recueilli par sa mère. Elle n'a plus de projet, seulement des regrets : celui d'avoir travaillé au Mars Club, et d'y avoir rencontré "Kennedy le Pervers"... 

Ses souvenirs nous emmènent à San Francisco. Loin du mythe bohème de la Beat Generation et des drapeaux arc-en-ciels, la ville qu'elle décrit est celle du brouillard, des pubs irlandais et des bagarres de la Saint-Patrick, des rues où se succèdent les magasins d'alcool. Rues où dès l'âge de dix-onze ans, elle a traîné avec une faune dont elle était partie intégrante, celle d'enfants et de jeunes adolescents livrés à eux-mêmes, à la tentation de la drogue et des petits larcins entraînant de plus grandes transgressions... Romy a connu plus que son lot de gâteaux fourrés en guise de dîners pendant que sa mère s'enfermait dans sa chambre avec son mec du moment, qui changeait souvent. Ne pensant qu'à la défonce, elle a fini strip-teaseuse au Mars Club, "le plus notoirement infâme, miteux et bordélique de la ville".

Elle était quasiment condamnée à ce nihilisme qui rend les gens comme elle incapables de faire des études, de s'insérer dans la société, de décrocher un vrai boulot, de croire tout simplement en l'avenir, ... et qui, quand ils se retrouvent devant la justice, héritent d'un avocat commis d'office et de l'absence de la moindre chance de s'en tirer à bon compte. Elle est en même temps consciente d'avoir souvent fait les mauvais choix, et de n'avoir pas dirigé sa colère sur les bonnes personnes.

Celles qui partagent son quotidien à Central Valley sont souvent, comme elles, des femmes malmenées par la vie, qui n'ont pas eu l'occasion d'apprendre les codes d'insertion dans une société qui fabrique elle-même ses exclus, et reporte ensuite sur eux leur opprobre, les érigeant en symbole d'une violence sans doute censée faire oublier celle qu'elle leur a elle-même infligée.

Pour autant, la solidarité pénitentiaire est une denrée rare, qui peine à trouver sa place entre la violence des unes et le repli protecteur des autres. La vie en prison est une vie de solitude, l'isolement de Central Valley empêche les visites des proches, pour celles qui en ont encore. Et il faut encore subir la haine des surveillants et le ravalement au seul statut de criminelle, qui annihile tous les autres : derrière les barreaux, vous n'êtes plus ni femme, ni mère. L'incarcération se réduit à s'efforcer de survivre à l'absurdité et à la détresse, par exemple en se recréant un ersatz de cellule familiale.

Rachel Kushner dépeint cet univers carcéral sans angélisme mais avec humanité, nous attachant à ses héroïnes cabossées. La structure de son récit, en multipliant les fils conducteurs, peut dérouter, mais elle a l'avantage de donner de l'amplitude à son intrigue.


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Jostein : son avis est ICI.
Un autre titre pour découvrir Rachel Kushner : Les lance-flammes.

Commentaires

  1. J'ai commencé mais pas vraiment accroché...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je peux comprendre, le début peut donner l'impression d'une structure un peu chaotique..

      Supprimer
  2. Merci pour cette lecture commune. C’est toujours intéressant de lire en même temps le ressenti d’un autre lecteur. Très bonne chronique qui reflète parfaitement mon ressenti de lecture

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis ravie aussi de cette expérience partagée, d'autant plus que nos avis se rejoignent... rendez-vous au 27, pour la LC de Lèvres de pierre (que j'ai lu, mais je n'ai pas encore rédigé mon billet) !

      Supprimer
  3. Ca me fait penser à la série Orange is the New Black qui prend pour cadre une prison pour femmes et use aussi de flash-backs pour évoquer le passé des détenues.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En effet, c'est le même principe.. je ne regarde pas de séries, cela demande un temps et une organisation que je n'ai pas, et cela ne me tente pas à vrai dire ; je préfère lire...

      Supprimer
  4. j'ai ses deux livres (en anglais), Le Caribou a adoré celui-ci et du coup, je me suis promis de les lire.. du coup, j'ai lu ta chronique en diagonale... va falloir que je me lance !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère qu'il te plaira, car comme en témoignent les commentaires suivants, il ne fait pas l'unanimité. Personnellement j'ai aimé, mais ce n'est pas non plus un coup de cœur... Ceci dit, je trouve cette auteure très intéressante, car elle a un style particulier, ce que j'avais déjà pu constater dans Les lance-flammes.

      Supprimer
  5. J'ai adoré ce roman... J'en ai même fait un de mes coups de coeur de l'année. Si la structure peut par moment dérouter, c'est aussi une des forces du roman, je trouve.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je me souviens en effet de ton billet enthousiaste, c'est même lui qui m'avait donné envie de lire ce titre, associé au bon souvenir que m'avait laissé Les lance-flammes (qui devrait te plaire..). Et je suis d'accord sur le fait que cette structure donne au roman son ton particulier. Je trouve que Rachel Kushner prend un risque avec cette construction narrative "éclatée" (qui a ses défauts, je n'ai par exemple pas vraiment compris l'intérêt d'introduire le personnage du prof), et cela m'intéresse, cette démarche particulière..

      Supprimer
    2. Oui, le risque de cette narration éclatée était gros. À mon avis, le prof, avec les extraits de ses carnets (si je n'emmêle pas mes pinceaux, là) était de trop. Mais, pour l'ensemble de l'oeuvre, je persiste: c'est une grande réussite. (J'en perds toute objectivité!)
      Maintenant, à moi "Les lance-flammes".

      Supprimer
    3. Bonne lecture, j'ai beaucoup aimé ce roman ! (et mon PC est toujours kaput, je n'ai donc toujours pas accès à ton blog.. j'en aurais, des billets à rattraper, ensuite !)

      Supprimer
  6. Comme Keisha, je n'ai pas accroché : les retours en arrière étaient trop longs et détaillés à mon goût...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je peux comprendre, comme je l'écris ci-dessus, je pense en effet que l'auteure prend le risque, avec ce choix narratif, de perdre des lecteurs.

      Supprimer
  7. Un livre qui semble beaucoup diviser. Il faudra bien que je me fasse ma propre opinion...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est une bonne idée ! J'espère qu'il te plaira, le thème de l'incarcération féminine en tous cas est intéressant et pas si souvent abordé en littérature...

      Supprimer
  8. Voilà un livre que j'ai abandonné. Je ne me souviens plus pourquoi, la structure peut-être me gênait. Ca devait être dans une série j'abandonne-très-vite-dès-que-je-n'accroche-pas.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'avoue que même au début, cette structure ne m'a pas vraiment gênée, peut-être parce qu'ayant lu Les lance-flammes, de cette même auteure, je m'attendais un peu à quelque chose dans le genre. Et je trouve que malgré les allers retours et l'absence de logique chronologique, on n'est jamais vraiment perdu, ce qui dénote une certaine maîtrise, tout de même...

      Supprimer
  9. J'ai déjà lu des livres se passant dans le milieu carcéral mais pas concernant les femmes. Ca a l'air dur comme lecture...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est assez dur, oui, mais en même temps il y a beaucoup d'humanité, et je n'en garde pas une impression de violence, plutôt de solitude et de désespoir.

      Supprimer
  10. Un thème encore très dur. Quand je vois le nombre d'abandons dans les commentaires, il faudrait plutôt que je teste en bibli.

    RépondreSupprimer
  11. je ne connais pas du tout! ni le livre ni l'auteur donc pourquoi pas quand ma PAL aura un peu diminué :-)

    RépondreSupprimer
  12. J'avais commencé le bouquin mais je l'ai abandonné, trop ennuyeux pour moi...... snif! Le Bouquineur

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bah mince alors, j'avais gardé au moment de sa sortie l'impression que ce roman avait plu.. quoique c'est logique, finalement, j'imagine que ceux qui l'ont abandonné (et ils semblent assez nombreux, si j'en crois les commentaires ci-dessus) n'en ont pas parlé...

      Supprimer
  13. Le début du livre, d'après ce que tu en dis, a tout pour me plaire, mais ensuite l'univers carcéral ce n'est pas ce qui m'attire le plus... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Le milieu carcéral est certes important, parce qu'il permet à l'auteur d'aborder les limites du système pénitentiaire, mais l'éclatement du récit, son alternance entre passé et présent, fait qu'on passe aussi beaucoup de temps hors de ce milieu.

      Supprimer

Publier un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience !