"Sorcières. La puissance invaincue des femmes" - Mona Chollet

"Mimer éternellement l'impuissance et la vulnérabilité de l'extrême jeunesse permet de montrer patte blanche dans une société qui condamne les femmes sûres d'elles ; mais cela oblige à se priver de l'essentiel de sa puissance et de son plaisir de vivre."

A partir de l'évocation des chasses aux sorcières qui firent, en Europe, jusqu'à 100 000 victimes (sans compter les femmes lynchées, suicidées, bannies, ou encore celles mortes en prison des suites de tortures), Mona Chollet démontre qu'hier comme aujourd'hui, les violences faites aux femmes, qu'elles soient physiques et individuelles, ou psychologiques et sociétales, ont pour objectif d'annihiler leurs velléités d'indépendance et ainsi toute possibilité de conquérir quelque pouvoir, que ce soit sur elles-mêmes ou sur les autres.

En effet, au-delà du fait que leur persécution nous met face au pire dont les hommes sont capables (la quête du bouc-émissaire, la haine irrationnelle, la violence misogyne légitimée par le corps social), les sorcières représentaient un autre destin féminin possible que celui que vouaient à ses citoyennes une société patriarcale, tendu vers une joliesse inoffensive et une gentillesse gazouillante. Le spectacle public de leur supplice était de plus un moyen de faire passer un message à l'ensemble des femmes, ainsi incitées par la terreur à la docilité et à la soumission. peur car si autonomie, enlève pouvoir des hommes sur elles

Leur asservissement, comme celui des autres "inférieurs" -esclaves et colonisés, pourvoyeurs de ressources et main d'oeuvre gratuite-, associé à la mise en coupe de la nature, a été une des étapes indispensables à la mise en place d'un système capitaliste et masculin, à l'avènement de sciences arrogantes et méprisantes envers l'irrationnel, le sentimental, le naturel. Il s'agissait de dompter, de contrôler tout ce qui était susceptible de venir remettre en question la domination de l'homme blanc.

Nous vivons aujourd'hui héritières de ce joug, et prisonnières à notre insu des représentations qui nous le font subir souvent en silence.

Enfermée dans son rôle de mère et d'épouse, la femme est condamnée à n'exister que par et pour les autres. Elle-même a acquis le réflexe du don, du sacrifice pour laisser sa place à ses enfants, à son époux... La fonction maternelle, particulièrement, exclut le reste, la cantonnant par exemple à des perspectives professionnelles limitées, des temps partiels souvent liées à l'éducation, au soin des enfants ou des personnes âgées, à des postes d'assistantes. Et la société n'a que mépris pour celles qui dédaignent la procréation -sans conteste des monstres-, ou qui assument leur célibat, considérées avec scepticisme, et contre lesquelles opinion publique, médias et publicité brandissent le spectre de la vieille fille frustrée. Car nous sommes baignés d'une culture où, quand l'attendrissante image de l'homme seul est associée à la force, celle de la femme seule prend souvent une connotation pathétique. Une culture où on apprend aux femmes à rêver de romance (et du prince charmant) et aux hommes à viser la réussite ou l'accomplissement personnel (ils n'ont visiblement pas besoin, eux, de, princesse charmante). Où l'homme, enfin, est associé à l'esprit, quand la femme l'est au corps...

Mona Chollet accorde également une place importante dans son essai à la manière dont est perçue dans notre société la vieille femme, ou simplement la femme mature, et à laquelle participe de beaucoup l'image de la sorcière avec ses cheveux gris et ses mains aux doigts crochus. En résulte une dictature de la jeunesse, incitant la femme à multiplier les efforts pour ne pas changer, entretenir l'illusion d'un temps qui ne passerait pas, sous peine de subir délaissement et/ou humiliation. Or, il s'agit là encore d'une représentation sociétale imposée par un pouvoir masculin à qui la femme âgée fait peur car elle est plus facilement indépendante, assurée, expérimentée qu'une femme jeune. 

Pour recouvrer sa liberté, et tout simplement se réapproprier une image que'elle se sera choisie, en conformité avec ses propres aspirations et non plus avec celle des autres, la femme doit briser les stéréotypes qui la relèguent au rang d'inférieure, et qui, s'ils sont démoralisants, sont aussi galvanisants, car donnent l'occasion de goûter aux joies de l'insolence, de l'aventure, de l'invention, en écoutant non plus les sirènes du consensus, mais ses émotions, et sa confiance en ses capacités. 

La seconde partie de "Sorcières" s'attarde ainsi sur une exhortation à revoir les liens hommes-femmes, en y introduisant le respect de notre libre arbitre et de notre intégrité. A chercher la dissidence par rapport aux modèles, aux gravures de modes, aux idéaux de mère ou de maîtresse de maison parfaite, en assumant par exemple le désir de stérilité, la volonté de briser la sacro-sainte obligation d'être mère, en se laissant le choix du désir d'enfant. Une exhortation également au don de soi, oui, mais en donnant libre cours à nos aspirations personnelles, en enrichissant son entourage par l'exploitation de notre singularité. Elle est aussi une ode à la maturité, l'apaisement, et l'équilibre qu'apporte l'âge, permettant de mieux se mouvoir dans sa propre existence ainsi enrichie.

Car la sorcière que l'on a amalgamée -comme on le fera plus tard avec le féminisme-, à une sorte de monstruosité, est simplement celle qui ne se laisse pas définir par quelqu'un d'autre, mais qui, en jetant un sort, c'est-à-dire en s'appropriant les mots et les symboles, peut changer la conscience des gens, agir sur son environnement, être maîtresse de ses actes.

...

Les thématiques et l'angle de vue adoptés par Mona Chollet promettaient un essai passionnant, dont je ressors pourtant un peu déçue. Je m'attendais à ce qu'elle se tienne davantage à la ligne conductrice évoquée en début de récit, consistant rapprocher le sort fait aux "sorcières" à la condition féminine en général. Or, une fois passée l'introduction, hormis quelques allusions sporadiques, elle est rapidement abandonnée. J'ai par ailleurs trouvé la structure de l'ensemble un peu confuse, manquant parfois de liant, et que certaines pistes de réflexion auraient mérité d'être traitées avec davantage de profondeur. 


J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Marilyne : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Et bien, nous sommes d'accord ! C'est dommage mais je ne regrette pas cette lecture qui a fait du bruit, j'étais curieuse ! Et ce titre m'amène vers d'autres de cet éditeur. Merci pour cette LC, c'est motivant. J'espère reprendre-poursuivre les lectures non-fiction cette année, je lirai avec intérêt tes billets sur les tiennes. Peut-être aurons-nous à nouveau des ouvrages en commun ( les aspects sociétaux m'intéressent mais je constate que sur mes piles, sans surprise, c'est littérature ou art :))

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    1. Je ne regrette pas non plus, j'étais moi aussi intriguée par cet essai et son auteure (dont je pense que je ne lirai pas d'autres titres, du coup !)... Au cas où, tu trouveras dans ma "PAL", à laquelle tu peux accéder via la marge gauche du blog, la liste des non-fictions présentes sur mes étagères (en bas de la liste). Si une autre LC te tente, dans l'année.... Je pense que ma prochaine sera Le secret de la chambre de Rodinsky, de Iain Sinclair et Rachel Lichtenstein...

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    2. Je viens de me promener dans ta Pal ( raisonnable par rapport à la mienne ). J'y ai croisé de belles lectures, de celles qui me restent. Nous n'avons pas de titres non-fiction en commun, en revanche il y a quelques lectures que j'aimerais pour cette année, dont le " Nécropolis 1209 " de S.Gamboa et Bauchau. J'ai déjà lu Diotime, Antigone et Oedipe attendent encore. Je vais essayer d'en lire un en avril pour le mois belge. Si l'un des deux t'intéresse pour une LC, dis-moi, ce sera avec plaisir.

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    3. Avril, ça risque d'être compliqué, j'ai déjà plusieurs LC prévues, et je pense les intercaler avec des polars.. Mais si d'ici là, je change d'avis, je te tiens au courant. Je t'avoue avoir parcouru il y a quelque temps les premières pages d'Antigone, qui m'avaient un peu rebutée.. mais il faudra que je retente, en m'y plongeant plus sérieusement..

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    4. Ah... et tu ne peux pas imaginer à quel point tu me fais plaisir en qualifiant ma PAL de raisonnable !!

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    5. Cette fois, je me suis promenée dans ton onglet Book'ineries communes, il est très pratique. Effectivement, ton programme est fourni. Et effectivement, j'ai bien l'impression que les Bauchau ne sont pas faciles. Nous pouvons penser à " Nécropolis 1209 " pour plus tard si tu veux. J'ai vu que pour la LC prochaine, Keisha et Nathalie nous rejoignent, c'est chouette ( peux-tu me préciser le nom du blog de Nathalie, je ne suis pas certaine de le connaître ).

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    6. Avec plaisir pour le Gamboa, j'avais tellement aimé "Retourner dans l'obscure vallée" que je suis impatiente de le relire. Disons que je verrais plutôt ça pour septembre, par contre...
      Et le blog de Nathalie est Chez Mark et Marcel : j'ai mis un lien vers son blog sur son nom, dans l'onglet des "Book'ineries communes".

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    7. Il est dit que nous nous devons à cette lecture commune de S.Gamboa, j'ai aussi choisi " Nécropolis 1209 " suite à ma lecture de " Retourner dans la vallée obscure " :). Parfait pour septembre.

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    8. Super, tu veux déjà convenir d'une date ? (au "pif", le 20 par exemple, et rien n'empêche de la changer par la suite si contretemps ?)

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    9. D'accord pour le 20 septembre au pif :)

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    10. Pardon? Une PAL raisonnable? Miss Ingannmic pourrait ouvrir une librairie avec cette PAL! Non mais... il faut cesser immédiatement de lire les blogues et de noter des titres! D'autant plus que j'ai repéré dans cette PAL plusieurs titres qui feront ton gros bonheur. CoupS de coeur à l'horizon...

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    11. Rhôô... Tu viens de faire retomber ma joie ! Bon, c'est compensé avec la promesse des bons moments de lecture à venir, quoique, vu la taille de ma pile, on ne sait jamais quand j'en lirai tel ou tel titre, cela peut prendre des années...

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  2. Moi c'est le dernier chapitre que j'ai trouvé moins convaincant mais j'ai aimé le reste. Ca m'a donné envie de continuer à lire des récits sur cette thématique... PS : A girl from eart se joint à nous pour lire les ferrailleurs :-)

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    1. Je reste personnellement sur une impression de superficialité. Ce que j'aimerais lire, maintenant, ce sont des récits sur les "vraies" chasses aux sorcières ! Et chouette pour la LC, plus on est de folles... !

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  3. J'avais été tentée par cette lecture au départ mais je crois que c'est une thématique qui me fatigue, ou m'a fatiguée à une période où j'avais l'impression d'un effet de mode où on ne parlait que des femmes victimes de la société et des hommes en particulier. Ce n'est pas pour amoindrir l'ampleur du problème mais c'est un peu comme les livres sur la guerre, des fois on a besoin de pause. Et sinon je vois que Maggie t'a prévenue que je me joignais à vous pour la LC Edward Carey.:)

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    1. En tous cas, si l'envie te vient de lire sur cette thématique, ce n'est pas ce titre que je te conseille... et je comprends cet effet "overdose" que peut susciter un sujet quand il est abordé à tort et à travers ! Ce qui m'a tenté avec l'essai de Mona Chollet, c'est l'angle de vue "chasse aux sorcières", mais comme je l'exprime dans mon billet, il n'a pas tenu ses promesses, pour moi.
      Et pour le Carey, je suis ravie que tu te joignes à nous !

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  4. Il est dans ma PAL. Je ne me presse pas pour le lire, mais son tour viendra.

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    1. Il se lit vite et facilement, mais il manque justement un peu de consistance, à mon sens..

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  5. J'avais bien aimé Chez soi, un thème très intéressant, quoique quelques chapitres m'aient un peu moins parlé... Le problème de ce genre de livre, c'est qu'en cherchant à faire le tour d'une question, tout n'est pas forcément aussi passionnant. Je ne suis pas sûre de lire Sorcières, du coup.

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    1. D'autant plus que là, ce qui pêche, c'est qu'elle ne fait pas vraiment le tour des questions qu'elle choisit d'aborder, ou un tour rapide, sans vraiment étayer son propos. Comme l'explique bien Marilyne dans son billet, elle cite beaucoup de références, mais sa démonstration reste au final assez limitée.

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  6. Fidèle à moi même, et à ma ligne de lecture, je vais plutôt aller voir du côté de la fiction, Le simples de Yannick Grannec me tente bien, et puis, elle est dans ma ville ce week-end et organise des ballades botaniques, je vais y faire un tour.

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    1. Je viens d'apprendre que Yannick Grannec est une femme... Je n'ai pas entendu parler de ce titre, j'attends de voir quel sera ton avis avant de le noter ! Et belle ballade verte, alors ..

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  7. J'arrive de chez Marilyne. Comme je lui disais, j'ai aussi trouvé l'ensemble assez brouillon, mais la première partie très intéressante, d'autant plus que je venais de lire deux livres sur les sorcières de Salem.
    J'ai lu "Beauté fatale" il y a quelques semaines, et celui-là je l'ai vraiment dévoré.

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    1. Oui j'avais lu ton billet spécial "sorcières". J'ai aimé aussi le Miller et le Condé, et je regrette que Mona Chollet n'ait pas davantage développé sa référence aux chasses dont elles étaient victimes. J'espère que tu publieras un billet sur Beauté fatale, je suis curieuse de lire un avis à son sujet..

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    2. Malheureusement non, je n'ai pas prévu de billet sur "Beauté fatale"...

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  8. Pas un essai mais un roman, le beau livre de Susan Fletcher "Un bûcher sous la neige" sur le thème de la sorcière.

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  9. La lecture "féministe" des sorcières n'est pas nouvelle - le livre de Michelet est d'ailleurs fondateur sur ce point et il n'est pas mal du tout. Du coup, je n'ai pas lu celui-ci, qui me semblait un peu rebattu. Si je devais lire Chollet, ce serait plutôt "Chez soi" je crois, qui me parle plus.

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    1. Je note Michelet, alors, je te fais confiance à 100 % ! Et je confirme, tu peux laisser passer celui-là..

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  10. Ça ne le fait pas, là... Je me contenterais bien de l'introduction seulement!

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    1. Tu peux même carrément passer, l'introduction est alléchante, mais, en vraie introduction, ne rentre pas dans le cœur du sujet..

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  11. J'hésitais à me l'acheter et puis maintenant je vais sans doute passer mon tour. (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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