"Une confession" - John Wainwright

"Un bonhomme ne balance pas sa femme d'une falaise parce qu'elle est devenue frigide. Pas à leur âge. Sinon, toute la fichue côte de ce pays serait jonchée de femmes mûres s'étant brisé le cou."

Chassé-croisé psychologique où volonté manipulatrice se confronte à de torturants questionnements moraux, où la résolution de l'énigme se niche davantage dans la compréhension des mécanismes mentaux que dans l'exploitation de preuves de toutes façons inexistantes, l’intrigue du roman de John Wainwright se focalise sur les personnalités très différentes de ses trois principaux protagonistes.

John Duxbury est le patron d'une imprimerie florissante d'une petite ville de province anglaise. Le lecteur est introduit dans son intimité par l'intermédiaire du journal qu'il écrit à l'attention de son fils, jeune homme récemment marié, et qui travaille à ses côtés. Avec une emphase qui manque de naturel, et une volonté de sincérité trop ostentatoire pour être honnête, John évoque les années de frustration qu'il doit à sa vie conjugale avec une femme aimée -ainsi qu'il le proclame régulièrement- mais devenue au fil du temps morose et aigrie. L'expression de son infortune sentimentale et en même temps le refus de trop s'en plaindre témoignent, de manière sous-jacente, voire inconsciente, du poids d'une certaine idée de la moralité et de la respectabilité dans sa soumission à un mode de vie mortifère, liberticide, qui en réalité le mine profondément. 

A l'occasion d'un week-end de vacances qu'il s'accorde avec son épouse -le premier depuis dix ans-, cette dernière fait une chute mortelle du haut d'une falaise... Meurtre ou accident ? La question ne se serait pas posée sans l'intervention tardive d'un témoin, Foster, qui, plusieurs jours après l'enterrement de feue Mrs Duxbury, prétend avoir vu son époux la pousser. Un témoignage sans grande fiabilité, porté par un professeur en arrêt pour dépression, qui a aperçu la scène de loin, à travers les jumelles utilisées pour observer les oiseaux. L'homme, taciturne et nerveux, a d'ailleurs du mal à justifier le délai écoulé entre le moment où il a assisté au crime et celui où il s'est présenté au commissariat. 

La police elle-même est bien embêtée, et laisserait bien courir... 

C'est alors qu'entre en scène notre troisième quidam (mon préféré). Harry Harker est un Jules Maigret sans femme, un Sherlock Holmes sans Watson, avec en plus une dose de cynisme qu'a sans doute contribué à entretenir cette extrême solitude qu'il s'est choisie. C'est un vieux baroudeur perspicace et particulièrement tenace, que la hiérarchie n'impressionne guère, et qui a développé une capacité hors norme à décrypter les profondeurs de l'âme humaine. Son amour-propre ne tolère pas qu'un meurtre ait été commis sur son territoire sans que l'auteur en soit puni. En véritable traqueur, aiguillonné par le refus de se laisser berner, il mène une enquête presque clandestine, qui tourne à l'affrontement personnel... 

Malgré l'aspect principalement psychologique du récit, "Une confession" est porté par une trame efficace, dynamisée par la variété des points de vue, et enrichie par la réflexion qu'elle initie quant au sens d'une justice rendue par des hommes eux-mêmes faillibles, gouvernés par leurs ambitions et leurs intérêts, dont l'application n'a pas vraiment apporté la preuve de son efficacité à long terme... 

A lire.

Commentaires

  1. Tiens, tiens, curieux quand même. Tu recommandes?

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    1. Oui, oui, c'est à lire, les ficelles peuvent paraître un peu grosses, mais la traque "psychologique" menée par Harry Harker est un régal, et on a quand même une surprise à la fin !

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  2. Même si c’est à lire, je ne pense pas le lire (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Je ne sais pas s'il te plairait, d'ailleurs ! Cela me fait penser que tu ne publies presque jamais de billet sur des polars, est-ce qu'il t'arrive d'en lire ?

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    2. Il me semble n'en avoir jamais lu (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    3. Mais si, tu as au moins lu Le démon de l'île solitaire qui, même s'il est un peu hybride, se trouve au rayon polars des librairies !

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  3. j'adore la citation : humour grinçant .

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  4. Convaincue dès la citation ! Conviction renforcée par ta note ensuite, bien sûr ! ^-^

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    1. Je ne sais plus où j'ai noté ce titre, qui a été réédité, car il date de 84. Un polar sans portable ni internet, juste avec de la matière grise, et un inspecteur qui dort dans de vieux hôtels avec des tapisseries à fleurs, ça fait du bien. Cet auteur est notamment connu pour avoir écrit le roman qui a inspiré le film Garde à vue de Claude Miller, il a une bibliographie très prolifique (plus de 80 titres) très peu traduite en français. Et avant d'écrire, il a lui-même été dans la police.

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  5. Ton billet donne envie d'aller y voir de plus près ..

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    1. Mais oui, un polar sans effusion de sang, ça ne se refuse pas !

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  6. Tiens, j'ai l'impression que ça pourrait me plaire. Je suis de toute façon davantage thriller psychologique que thriller action. Et j'aime bien l'extrait en introduction.:)

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    1. Oui, laisse-toi tenter, j'ai personnellement été embarquée par cette enquête qui s'intéresse plus à la personnalité des héros qu'à la résolution de l'énigme..

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  7. Ca pourrait me plaire auss, quoique,en ce moment,il ne me faut pas trop de lenteur.

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    1. Oh mais il n'est pas lent du tout, et on ne s'ennuie pas une seconde (d'autant plus qu'il est relativement court), la manière dont Harker mène la traque est passionnante, et l'alternance des points de vue rend le récit dynamique.

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  8. La citation vaut évidemment son pesant de cacahuètes. Et franchement, tu me donnes très envie !

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    1. Alors laisse-toi tenter, c'est un récit habile, et intelligent.

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