"A l'angle du renard" - Fabienne Juhel

 "La haine d’un môme, c’est quelque chose de terrible. Y a pas pire. Et je sais de quoi je parle".

Arsène n’a jamais quitté son coin de Bretagne. Chez Les Rigoleur, faute de rigoler, on est paysan de père en fils, et Arsène, il a sa terre dans la peau, dans la bouche, même. Il déteste le voyage, les mouvements, c’est pour ça qu’il n’a pas de voiture ; ne serait-ce que se rendre au village à vélo est une corvée dont il se passerait bien. Imperturbable face au temps qui se détraque, aux parcelles de terre transformées en lotissements, aux puits qu’on bouche, aux quotas imposés par les bureaucrates, il se tient droit dans ses bottes, suit son chemin sans avoir besoin qu’on lui dise comment penser. Même la sauce catho dont il a été abreuvé à l’école des bonnes sœurs ou lors des sermons du curé à la messe du dimanche n’a pas pris avec lui. A croire qu’il a quelque chose de tordu…

Sa routine tient au travail de la ferme, et aux incursions hebdomadaires qu’il fait au village, quand s’y tient le marché, dont il profite pour visiter La Mère, placée en maison de retraite. Pas qu’elle soit si vieille – à soixante-quatre ans elle est d’ailleurs la plus jeune pensionnaire de l’établissement-, mais la maladie de Parkinson a fini de rendre dépendante cette femme usée par le travail et l’alcool. Il faut dire qu’avec Le Père, elle avait sans doute de bonnes raisons de boire…

Mais voilà de la nouveauté, avec l’installation, dans la ferme voisine, des Maffart, des gens de la ville qui ont racheté et rénové la vieille ferme des Morvan, heureux d’avoir emmené leurs enfants grandir au grand air de la campagne. Parmi eux Juliette, cinq ans, peu farouche et pas la langue dans sa poche, qui lui rend souvent visite, et a décidé de l’appeler tonton. C’est une gamine intelligente, observatrice et frontale, qui cause beaucoup mais pose peu de questions, ce qui lui va bien, à l’Arsène. Il éprouve rapidement une tendresse bourrue pour ce joyeux feu follet, mais la garde quand même à l’œil, car il a ses secrets : s’agirait pas qu’elle le surprenne quand il cause avec François derrière le hangar ou qu’il se branle dans la grange…

Le frère, Louis, de trois ans l’aîné, est plus sauvage, plus vicieux, si l’on en croit sa sœur. Il l’a d’ailleurs déjà surpris à chaparder ses pommes ou à ouvrir la porte sur ses poules, mais malgré tout, il lui plait bien ce gamin qui ressemble à celui qu’il était lui-même. Et puis c’est rouquin, et Arsène a toujours été attiré par les roux… ce qui explique probablement l’omniprésence dans le récit de renards, réels ou fantasmés, qui apparaissent de manière parfois surnaturelle à des moments-clés de l’existence du héros.

Quant aux parents Maffart, ils sont circonspects, voire méfiants. Il faut dire qu’un vieil ours célibataire dont la ferme semble attirer leurs gosses comme des abeilles sur du miel, c’est forcément un peu louche… et c’est bien ce que se dit aussi dit le lecteur, du moins au début… 

C’est Arsène qui raconte, et il a "des mots plein sa mémoire comme des cailloux dans une carrière". D’ailleurs il pense mieux qu’il parle. Avec son franc-parler, qu’on trouverait presque espiègle, son pragmatisme -que d’aucuns qualifieraient sans doute de "bon sens paysan" ! -, mais aussi avec sa ruse et sa clairvoyance, sa capacité à cerner immédiatement les intentions de ses interlocuteurs, même lorsqu’elles sont cachées. Il en résulte un texte percutant, absorbant, et surprenant aussi, par les vides laissés en début de récit, et que comblent peu à peu le narrateur, dont on découvre alors, sous ses airs bonhommes, la face obscure, les blessures secrètes.

Un roman placé sous le signe de l’ambivalence, entre enchantement de l’enfance et surgissement, là où on ne l’attend pas, d’une impassible violence.

Commentaires

  1. Une auteure que j'aimerais bien lire, mais l'occasion ne s'est pas encore présentée.

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    1. Je l'ai personnellement découverte complètement par hasard, je ne la connaissais pas du tout : j'ai acheté ce livre lors de mes vacances en Bretagne il y a 1 an, en me disant que c'était l'occasion de découvrir un auteur local.... Et puis je n'ai pas dû avoir le temps de le lire sur le moment... Une très bonne pioche, en tous cas !

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  2. Bien mystérieux, ce billet, finalement...

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    1. C'est qu'il est le reflet de ce roman, alors, et j'espère qu'il t'a donné envie d'en savoir plus sur l'étrange Arsène Le Rigoleur !

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  3. Et bien, je sens que ce roman pourrait me plaire, ce que tu en dis intrigue et invite à sa découverte.

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  4. J'ai lu ce livre et je l'ai beaucoup aimé (je viens de relire on billet qui date de 2012) mais je n'en ai plus aucun souvenir...

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    1. En même temps, cela fait 8 ans, j'imagine que tu en as lu beaucoup d'autres depuis... de mon côté, je relirai cette auteure, c'est sûr !

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  5. Il me semble l'avoir vu pas mal au début de mon blog, et il ne m'avait pas attiré plus que ça. Je pense qu'il me plairait plus maintenant : le retour à la campagne, et tout ça... ;-)

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    1. Je ne sais pas s'il donne envie de retourner à la campagne, mais c'est en tous cas un excellent roman, avec un style singulier, et un suspense habile..

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  6. non je passe mon chemin... pas envie de voir des gens bourrus !

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    1. Ah, ça, pour être bourru, il est bourru, Le Rigoleur ! Mais la petite Juliette est craquante !

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  7. J'ai lu un livre de cette autrice il y a très longtemps, j'en garde un assez bon souvenir. Ton billet est intrigant.

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  8. J'avais beaucoup aimé ce roman de Fabienne Juhel ! Je crois que c'est mon préféré de l'autrice.

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    1. Je m'étonne de voir qu'il a été beaucoup lu, et de ne l'avoir jamais croisé sur les blogs ! Mais le principal, c'est d'être finalement tombé dessus... suite à ton commentaire, je suis allée voir sur ton blog tes autres billets sur cette auteure, et j'ai noté "La chaise n° 14", qui a l'air très bien !

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  9. Un titre que j'ai lu il y a fort longtemps, mais que j'avais tellement aimé que le personnage d'Arsène m'est resté en mémoire. J'avais été complètement happée par l'atmosphère brumeuse, opaque et qui sourde de mystères qui se dévoilent peu à peu. Curieusement pourtant, je dois avoir sur mes étagères depuis au moins deux ans, un autre titre de cette auteure. Tu me donnes envie de l'en sortir.

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    1. Ah mais toi aussi tu l'as lu ? Décidément, comment ai-je pu passer à côté de ce titre ?!! Je rejoins tout ce que tu dis à son propos, et j'ajouterai que Fabienne Juhel crée un contraste surprenant, et qui donne à son roman son ton si singulier, entre cette atmosphère en effet opaque, angoissante, et la manière de s'exprimer d'Arsène, familière et presque gouailleuse..

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