"Du domaine des Murmures" - Carole Martinez

"Le monde en mon temps était pénétrable, poreux au merveilleux".

La lecture de la quatrième de couverture m’a rendue quelque peu méfiante… je me suis étonnée d’avoir acheté un roman se déroulant au Moyen-Age, époque pour laquelle je n’éprouve guère d’intérêt, jusqu’à ce que je me souvienne que je l’avais fait sur les conseils d’Athalie

Esclarmonde a quinze ans. Elle est belle, passionnément aimée de son père dont elle est la fille unique, et confortablement dotée (au sens propre du terme). En tant que femme, son destin est scellé : elle épouse dans quelques jours Lothaire, le benjamin de leur puissant voisin le seigneur de Montfaucon, réputé brutal et coureur de jupons. Condamnée à être la matrice qui assurera la lignée, "pudique récipient que les grossesses successives finiront par emporter". Comment échapper à cette destinée sinon avec l’aide du Christ, alors si puissant ?

Le jour de ses noces, elle profère un non que l’humiliation et la surprise qu’il suscite chez son père et son promis rend retentissant, se coupe l’oreille, et le temps d’aménager un réduit attenant à la chapelle du domaine familial des Murmures surplombant depuis son éperon rocheux la vallée de la Loue, la voilà devenue recluse. Son acte déclenche la double et inextinguible haine de son père pour sa fille et pour ce Dieu qui la lui ravit… Un Dieu dont Esclarmonde compte contempler, depuis son réduit de pierre percé d’une unique fenestrelle, les amples visions qu'il voudra bien lui offrir...

C’est un siècle où le pouvoir des immobiles est grand. Bientôt, "posée comme une borne à la croisée des mondes", la jeune fille est, à part entière, un des chaînons de ce réseau d’emmurées qui communiquent entre elles grâce aux messages portés par les pèlerins. Prophétesse renommée, elle aide à supporter les peines, à racheter les fautes, à regagner la foi, grâce à l’association d’une intelligence pragmatique et à d’une intuition acérée qui font d’elle, plus qu’une exaltée, une confidente sage et éclairée. Elle acquiert un pouvoir que renforcent les croyances, la rumeur, et le crédit que lui octroie une église prompte à brandir le moindre événement justifiant son prosélytisme.

La vie s’insère ainsi par la fenestrelle, le monde y fait entendre son grouillement, sa brutalité et ses emportements, pendant qu’Esclarmonde doit bientôt se débattre avec sa propre tragédie…

C’est d’outre-tombe que l’emmurée du Domaine des Murmures nous raconte son histoire, à nous, lecteurs d’aujourd’hui, pour briser le silence qui de son vivant a causé sa perte, et qui dorénavant emmure son âme dans une nouvelle prison dont seule sa confession pourra enfin la délivrer.

Procédé très habile qui permet à l’auteure de nous plonger dans l'ambiance à la fois cruelle et merveilleuse de ce XIIe siècle, tout en usant d'une langue que sa sobre modernité rend intemporelle.

Elle restitue la violence et la passion qui président aux destinées de ses héros, mais aussi toute la magie -aux relents certes souvent obscurs-, qui s’immisce naturellement dans le quotidien de ce temps perméable aux légendes et aux fantômes, dont les nuits se peuplent de fantasmes horrifiques, où le surnaturel est tantôt prétexte à adorer, tantôt excuse pour rejeter, anéantir ceux et celles qui s’affranchissent des carcans d’un puritanisme dont ne peuvent s’arranger que ceux qui le professent.  

Alors, ne vous y trompez pas : loin de la dimension éthérée, spirituelle que l’on pourrait attendre de son sujet, "Du domaine des Murmures", histoire de vengeance et de pardon, d’amour(s), de guerre et de folie, est bel et bien un roman de chair et de sang, intense et empoignant.   

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Lisa Le Pingouin : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Hum, tu en dis pas mal mais pas tout heureusement. Hélas à l'époque j'avais lu un billet qui racontait vraiment tout ou trop, et baste, plus envie. Bah, on ne sait jamais, là je viens de reprendre un roman que j'avais abandonné...

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    1. Oui, ce n'est pas évident de parler de ce roman sans dévoiler certains éléments de l'intrigue.. mais il me semble qu'on peut l'apprécier bine qu'étant averti. Après tout, il s'y passe beaucoup de choses surprenantes, et son atmosphère est vraiment envoûtante.

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  2. J'ai adoré ce roman et je le garde bien en mémoire.

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    1. Cela ne me surprend pas, j'ai moi aussi trouvé ses personnages et son ambiance suffisamment remarquables pour que j'en garde longtemps un souvenir assez net..

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  3. Ce matin, je fais le vilain petit canard, j'ai détesté ce roman, me forçant à le terminer. Je m'y suis ennuyée ferme ( et pourtant, je n'ai rien contre la période historique ). Je n'ai pas du tout été sensible au propos, ni à l'écriture qui m'a semblé bien plate.

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    1. C'est toujours rassurant, d'entendre s'élever une voix à contre-courant de la majorité.. j'ai beaucoup aimé, personnellement, l'écriture. J'ai au départ été surprise par sa modernité, et j'ai trouvé l'auteure très maline de l'expliquer (de manière implicite) par la fait que l'héroïne -du moins son fantôme- s'exprime aujourd'hui. Cela lui évite de tomber dans les pièges de l'anachronisme... et puis j'ai vraiment été plongée dans cette ambiance qui restitue une réalité à la fois dure et "magique"..

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  4. Je l'ai lu et j'ai aimé. Pourtant au départ ce n'était pas gagné cette histoire. J'ai le suivant dans ma PAL depuis un bon moment, il va falloir que je le sorte un de ces jours.

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    1. Ce n'était pas gagné pour moi non plus : la période, le sujet, rien ne me tentait... comme quoi, il fat savoir dépasser ses a priori. Je reviendrai sans doute moi aussi vers cette auteure.

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  5. Ton dernier paragraphe résume tout ce que j'avais adoré dans ce roman ! Par Esclarmonde, on découvre une époque loin des clichés sur le Moyen Age, et la modernité résonne par sa langue aussi. Il y a une dimension épique dans son combat contre son père, lyrique dans sa découverte progressive de ses propres désirs ... Le personnage de Bérengère m'avait aussi enchantée ... Bref, je suis ravie que tu aies aimé ce titre !

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    1. Ravie aussi, d'autant plus que je ne m'attendais pas, je crois, à être emballée à ce point, une très jolie surprise. Et je te rejoins pour Bérengère, beau personnage de femme libre et troublante (tu as sans doute compris que le passage "anéantir ceux et celles qui s’affranchissent des carcans d’un puritanisme dont ne peuvent s’arranger que ceux qui le professent" est pour elle...).

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  6. J'ai lu un roman de Carole Martinez, "Le coeur cousu", que j'ai aimé, mais le succès de l'auteur me dérange quelque part, et du coup je n'ai plus trop envie de lire d'autres romans d'elle, même si le sujet me tente. Je sais que c'est un peu bizarre comme réaction...

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    1. Bizarre je ne sais pas, cela m'arrive aussi, de laisser un auteur de côté parce qu'on le voit trop.. Mis si tu en as l'occasion, n'hésite pas à lire ce (court) roman, qui réserve de nombreuses surprises, et se révèle envoûtant..

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  7. J'avais beaucoup aimé. Je trouve que la magie et le surnaturel sont très bien intégrés au récit, toujours un plus pour nous suggérer quelle pouvait être la vision du monde des gens de cette époque.

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    1. C'est une des forces de ce récit, oui, l'auteur parvient à recréer de manière "naturelle" une atmosphère complexe et singulière.

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  8. Il est depuis un temps infini dans ma PAL débordante ... J'ai beaucoup aimé "Le coeur cousu" pourtant, je devrais m'y mettre ... Allez, je le fais remonter un peu dans les priorités !

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    1. Bonne idée, j'espère qu'il te plaira autant qu'à moi.. Je continuerai peut-être avec "Le cœur cousu", de mon côté..

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  9. J'ai beaucoup aimé ce roman, comme tous les romans de Carole Martinez. Il me reste à lire son dernier, mais je ne suis guère tentée pour l'instant.

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    1. Tu es toi aussi une adepte, alors, comme Athalie (qui en effet n'a pas trop apprécié son dernier...). Cela m'incite d'autant plus à continuer sa découverte...

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  10. Pas trop accroché ave le coeur cousu. Je passe pour l'instant

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    1. Je le tenterai peut-être, ayant été emballée par celui-là..

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  11. J'aime beaucoup Carole Martinez, c'est une conteuse qui me permet de m'évader d'une façon assez unique.

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    1. Toi aussi, tu me donnes envie d'explorer le reste de son oeuvre..

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  12. J'ai beaucoup aimé cette lecture, je trouve que Carole Marinez a une voix bien particulière et depuis j'ai peur de me lancer dans un autre titre (et pourtant le suivant est dans ma PAL, comme Aifelle).

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    1. Visiblement, Krol et Athalie, qui apprécient beaucoup cette auteure, ont aimé tous ses titres (sauf le dernier !).. cela t'aidera peut-être à te décider ?

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  13. je l'ai lu et bien aimé... J'apprécie beaucoup Carole Martinez :-)

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  14. Je pourrais recopier le commentaire de Krol : j'ai beaucoup aimé les trois romans que j'ai lus, et j'ai relu avec grand plaisir ton billet qui me remémore le roman. J'aime bien ta phrase : "C'est un siècle où le pouvoir des immobiles est grand" !

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  15. Il est sur mes listes ... son tour va venir !

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    1. J'espère que tu prendras autant de plaisir que moi à cette lecture, mais comme tu peux le voir, elle a fait beaucoup d'enthousiastes...

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  16. j'en ai vu une adaptation au théâtre que j'ai beaucoup aimé, du coup je n'ai pas lu le roman, je suis restée sur ce bon souvenir mais tu me redonnes envie de m'y replonger!

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    1. J'adorerais en voir une adaptation théâtrale... car je suis très curieuse de voir comment un metteur en scène a su transposer cette atmosphère qui mêle intensité du réel et prégnance du magique... comme tu l'as compris, j'en recommande en tous cas la lecture, et ce serait intéressant de comparer la pièce et le roman..

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  17. Bonjour Ingannmic, j'ai peut-être moins aimé l'histoire que Le coeur cousu mais j'ai retrouvé la belle plume de Mme Martinez. Bonne journée.

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    1. Bonjour Dasola, je compte bien lire Le cœur cousu aussi. Si tu l'as préféré à celui-là, cela augure un autre beau moment de lecture ! Bonne journée.

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  18. J'avais beaucoup aimé ! Il faudrait que j'en lise d'autres de cet auteur

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