"Jonny Appleseed" - Joshua Whitehead

"Il y a de ces moments où, pour se retrouver, il faut se faire peur soi-même".

L’ossature de l’intrigue de "Jonny Appleseed" est on ne peut plus minimaliste : le narrateur, jeune indien Oji-cree, doit retourner dans la réserve Péguis (dans le Manitoba) d’où il est originaire à l’occasion de la mort de son beau-père. Il compte réunir la somme nécessaire à ce voyage en enchaînant les passes virtuelles ; précisons que Johnny, qui s’est exilé à Winnipeg, travaille dans le cybersexe, assouvissant à distance (sauf exceptions) les fantasmes plus ou moins délirants de ses clients. 

Ce qui constitue la chair du roman, ce sont les pensées qui viennent, pêle-mêle, à Johnny, le temps (quelques jours) de préparer son retour, nourries de souvenirs, d’évocations de ceux qu’il aime ou a aimés, vivants ou disparus.

Des anecdotes de son enfance, essentiellement passée auprès de son adorée kokum -sa grand-mère- restituent l’univers de la réserve, celui d’une vie faite de débrouille, entre miettes d’aides sociales et trafics ou menus larcins visant la plupart du temps à se procurer l’essentiel. Un univers dont il continue de recevoir les échos, par les nouvelles que lui en donnent ses proches, histoires de grossesses précoces, de filles qui disparaissent, d’overdoses ou d’enfants attaqués par chiens errants. 

Sa parole témoigne de la difficulté, pour les jeunes générations de la réserve, à faire cohabiter l’attachement à une culture traditionnelle dont les anciens leur inculquent encore quelques bribes, et l’appropriation de valeurs "blanches" dont ils ne semblent retenir que les symboles les plus pervertis, ceux de la malbouffe par exemple.

Mais elle est surtout le reflet d’un parcours atypique, le sien, celui d’un garçon qui a su très tôt -dès l’âge de huit ans-, alors qu’il découvrait avec envie et fascination "Queer as folk"*, qu’il était gay, ou plutôt "bispirituel", comme il préfère se qualifier lui-même. Un état qu’il a assumé très tôt, sans doute grâce à l’ouverture d’esprit de sa kokum et de sa mère (certes alcoolique et instable, mais jamais avare d’affection), mais qui lui a aussi valu, dès l’adolescence, humiliations et rejet. Car il est très compliqué de revendiquer son homosexualité dans la réserve où, même aujourd’hui, il est menacé par certains de ses cousins d’un tabassage en règle s’il y remet les pieds… Ses premières expériences sexuelles, très précoces, ont souvent été accompagnées d’oublis alcoolisés. 

Comme en contrepoint lumineux à ces tristes apprentissages, évoqués toutefois avec une authenticité et une prise de recul qui en amoindrit la dimension sordide, s’impose la figure de Tias, ami d’enfance auquel le lie une relation très forte, entre sexe et fraternité.

"Jonny Appleseed" est un texte fort, porté par une sincérité crue et touchante. La description récurrente des corps, avec ses replis et ses aplats, ses odeurs et ses sécrétions, y est précise, sans tabou, révélant la sensualité généreuse et naturelle du narrateur. Car Johnny, "NDN de la ville, efféminé et bispirituel", est un jeune homme débordant d’amour qui a su aussi s’enrichir de celui des autres (sa grand-mère minuscule mais puissante, sa mère avec laquelle il entretient une relation charnelle, fusionnelle) pour devenir un adulte solide et droit, capable de garder la tête haute en toute circonstance. 

J’avais hâte de découvrir ce titre pioché chez Marie-Claude, qui l’avait elle-même noté chez Electra.

Mais je dois avouer que j'en ressors mitigée. Si j’ai apprécié le personnage et l’intensité qui se dégage de son récit, je me suis souvent sentie perdue dans le désordre induit par cette narration en coq-à-l’âne, faite d’enchaînements de pensées sans réelle logique. Par ailleurs, le texte étant traduit de l’anglais en un québécois argotique, je n’ai pas toujours compris le sens de certains passages, ce qui a occasionné une forme de frustration à l'idée que certaines subtilités m’échappaient…


Cette lecture me permet de participer, une dernière fois pour l’édition 2020, au Mois Québécois, dans la catégorie 14. Balade à Toronto – Jean Leloup (Un livre d’un auteur canadien, mais pas québécois).

Le programme ICI / Billets récapitulatifs chez YueYin et chez Karine.



(*"Queer as Folk" est une série télévisée américano-canadienne qui décrit la vie de cinq amis homosexuels et de leur entourage dans la ville de Pittsburgh aux États-Unis.)

Commentaires

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    1. Oui, parce que du coup ça m'a détachée du texte, pourtant riche de qualités..

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  2. Le sujet est intéressant, mais étant donné tes réserves, je vais passer.

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    1. Il est court, et Marie-Claude et Electra avaient été emballées (pour Marie-Claude, il y a certes l'avantage de la langue...).. mais j'ai lu depuis d'autres avis qui rejoignaient le mien..

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    1. Je fais ma fainéante, voici la définition de wikipédia :

      bispirituel \bi.spi.ʁi.tɥɛl\ masculin (pour une femme on dit : bispirituelle)

      (Canada) Personne affiliée à une nation autochtone d’Amérique du Nord possédant un esprit féminin et un esprit masculin.
      (Canada) Personne affiliée à une nation autochtone d’Amérique du Nord qui considère que son genre ne correspond pas à son sexe.
      Être bispirituel n’a pas de lien avec le sexe directement, quoiqu’une personne hétérosexuelle ne pourrait pas dire qu’elle se sent bispirituelle, puisque c’est notre terme. — (Laurence Houde-Roy, « Qui sont les bispirituels ? », Métro, 10 août 2016.)
      Allan (Chicky) Polchies s’identifie comme étant bispirituel, une dénomination qui réfère aux Autochtones gais, lesbiennes, bisexuels ou transgenres ou encore qui possèdent un esprit masculin et un esprit féminin. — (La Presse canadienne, « Un chef bispirituel élu à la tête de la Première Nation St. Mary’s », L’actualité, 17 juin 2018.)

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  4. Je me posais la même question que keisha, mais si je comprends bien, c’est un therme propre au narrateur ? (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Pas tout à fait.. c'est un terme que j'ai moi aussi découvert avec cette lecture, propre aux nations autochtones canadiennes, si j'ai bien compris.. (voir ma réponse à Keisha ci-dessus pour plus de précisions..).

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  5. Ah désolée ! du coup, je n'ai pas la version québécoise mais la version originale en anglais et moi j'ai adoré. La narration ne m'a posé aucun souci, j'adore être dans la tête des gens apparemment LOL
    pour le terme bispirituel oui la traduction est bien cela, en fait les tribus enfin certaines ont accepté très tôt les personnes à sexualité différente (ainsi chez les Lakota, des hommes pouvaient vivre en s'habillant en femme et en vivant comme une femme) mais la civilisation blanche et le christianisme ont balayé tout cela, et maintenant ils sont devenus parfois aussi peu tolérants .. bref, suis-je claire ?

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    1. Mais non, pourquoi "désolée", je ne regrette pas ma lecture malgré tout, c'était une découverte atypique.. et merci pour ces précieuses précisions sur la bispiritualité, elles sont très claires, oui !

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  6. Je devais me lancer dans la lecture d'auteurs parlant des indiens mais je ne l'ai ps encore fait. Pourquoi pas elui-là malgré tes bémols...

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    1. Disons que le récit est davantage centré ici sur un personnage que sur une communauté. Tu as sinon le beau roman/récit de Naomi Fontaine, Shuni, qui pour le coup est un hommage à sa communauté Innue.

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  7. Article et commentaires très intéressants. J'aimerais me pencher sur ce cas, je ne sais pas s'il me plairait mais il m'attire pas mal.

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    1. Il est assez court, tu peux donc tenter sans trop de risque de jeter l'éponge... et c'est vrai que c'est un roman atypique, et intrigant..

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  8. je ne suis pas sûre qu'il me plaise mais je le note au cas où, pour plus tard :-)

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    1. J'étais curieuse de le découvrir, et je ne regrette pas ma lecture, mais sa dimension déstructurée m'a un peu perdue..

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  9. Un parcours atypique, ça ne dérange pas, au contraire, mais d'après ce que tu en dis, il parait un peu tordu ! L'odeur des corps et des sécrétions, soit, mais ça fait pas très sensuel ...

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    1. "Un parcours atypique, ça ne dérange pas, au contraire" : moi non plus, tu t'en doutes, et c'est en partie ce qui m'a attirée vers ce titre. Je ne l'ai en effet pas trouvé très sensuel (ceci dit c'est sans doute subjectif) mais je ne peux pas dire que je l'ai trouvé tordu non plus, parce que le narrateur évoque tout ça de manière certes brute, mais avec un naturel décomplexé qui fait qu'on voit bien que son but n'est pas du tout d'en rajouter, ni de choquer.. lui-même a une sensualité très exacerbée, et une acceptation du corps de l'autre même dans ce qu'il peut avoir de moins ragoutant (même si là encore, je crois que c'est subjectif, et que nous sommes conditionnés par la tendance hygiéniste et "aseptisante" de nos sociétés modernes) que j'ai trouvée assez fascinante..

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  10. il me tente celui-ci, je l'ai justement repéré sur le site de la librairie Les mots à la bouche. et puis queer as folk, quelle série !!!

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    1. Ma foi, je ne connais pas la série, mais je pense que ce titre pourrait te plaire, il est vraiment singulier.

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  11. Comme toi, j'ai repéré (et noté) ce titre chez Electra et Marie-Claude (le tandem infernal).
    Cette notion de "bi-spiritualité" existe aussi dans d'autres tribus des Premières Nations. Darrel McLeod, qui est Cri, y fait également mention dans son roman (tout comme de son éradication par les missionnaires chrétiens).

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    1. Oui, comment résister quand elles s'entendent pour vanter un titre ?!! Et j'ai noté le McLeod, quand tu en as parlé.. y'a plus qu'à...

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    2. Je suis venue lire les réponses et commentaires, j'y vois plus clair? Anne en parle aujourd'hui

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    3. Oui j'ai vu, et nous nous rejoignons sur de nombreux points, même si la nature déstructurée du récit semble l'avoir un peu moins gênée que moi..

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