"Le quai de Ouistreham" - Florence Aubenas

"Vous êtes plutôt le fond de la casserole, madame."

2008, année de LA crise. Florence Aubenas veut rendre compte de cet événement, qui donne l’impression que le monde est en train de s’écrouler, mais n’arrive pas à le saisir. Elle décide alors de mettre sa vie de journaliste entre parenthèses, pour se transformer en chercheuse d’emploi anonyme. Elle choisit de s’installer -dans une petite chambre meublée- à Caen, ville idéalement moyenne, qui a subi comme tant d’autres, avec la mort de son industrie, le déclin économique et la paupérisation de sa population. Elle arrêtera sa recherche le jour où elle décrochera un CDI. D’emblée, faisant le tour des agences d’intérim, elle prend la mesure des difficultés qui l’attendent lorsqu’elle s’entend répondre, ayant annoncé "tout accepter", "qu’ici tout le monde accepte tout", et qu’en ce moment, "il n’y a rien". D’autant plus que l’histoire qu’elle associe à son personnage (celle d’une femme quittée par un mari garagiste, n’ayant jamais eu besoin de travailler) la place en bas de la hiérarchie des demandeurs d’emploi : sans expérience, sans moyen de locomotion, elle ne peut rentrer dans la catégorie des "Risque Zéros", c’est-à-dire les seuls auxquels font appel la plupart des agences, même pour les travaux les moins qualifiés.

Elle finit néanmoins par obtenir quelques missions en tant que femme de ménages, dont une sur le ferry-boat de Ouistreham, dont elle nettoie aux aurores, entre deux fournées de passagers, les cabines et les sanitaires. 

C’est une armée de l’ombre qu’elle intègre, très majoritairement féminine, une main-d’œuvre corvéable à l’envi, disponible tôt le matin et tard le soir, le week-end et les jours fériés, cumulant pour un salaire de misère des vacations d’une à trois heures et des horaires découpés, se déplaçant d’écoles en bureaux, de collectivités en commerces. Tout cela nécessite une organisation compliquée, plombée par l’angoisse que la précarité inscrit sur des événements a priori anodins (une voiture qui tombe en panne ou une rage de dents que l’on ne soigne pas parce qu’on ne connaît pas de médecins acceptant les patients CMU, et c’est la catastrophe), mais c’est le prix à payer pour avoir du travail. Alors on ravale ses protestations lors des heures non payées parce qu’on a dépassé le temps alloué pour finir un chantier, on se transmet les combines pour économiser quelques sous sur un quotidien déjà austère, et on accepte sans regimber les réductions de salaire ou la suppression d’infimes avantages parce qu’on est pris à la gorge, et qu’il s’agit de s’inscrire dans la loi du marché, en étant productif à bas coût. Et il faut encore subir les absurdités administratives, le temps perdu dans les rouages d’un Pôle Emploi ou paradoxalement, même les entretiens sont dorénavant chronométrés, où le demandeur d’emploi est devenu un client, parce que "l’époque du social, c’est fini, il faut faire du chiffre"… 

Et ce n’est pas au travail que le regard de l’autre permettra de reconquérir quelque fierté, entre ceux qui vous parlent avec mépris en vous demandant de faire des miracles, ceux qui ne vous voient même pas et s’appliquent, quand l’échange devient indispensable, à ne pas croiser votre regard, les paternalistes ou les faussement bienveillants qui se plient en réalité comme les autres au seul impératif de rendement, occultant l’infaisabilité des consignes qu’ils donnent. Travailler, tout en se faisant oublier, sans révolte ni ambition, capitalisant sur des rêves modestes et à court terme, quand on a le temps d’avoir des rêves. Des travailleurs du bas de l’échelle, dont l’emploi morcelé ne permet ni recul ni union. A l’inverse d’un défunt monde ouvrier où la conscience de classe et les organisations syndicales fédéraient autour d’une lutte commune, on est là dans le territoire de l’apolitisme et de l’immédiat.

La dimension sociale, économique, émerge naturellement de la description par Florence Aubenas de son quotidien parmi eux. Car "Le quai de Ouistreham", plus qu’un reportage, est un véritable témoignage. C’est dans la peau d’une chercheuse d’emploi et d’une travailleuse que l’auteure évoque cette expérience, s’oubliant en tant que journaliste pour laisser toute la place à son sujet, et c’est la sincérité que rend cette complète immersion qui rend son récit édifiant puisque parfaitement crédible, dégraissé de toute analyse qu’induirait une prise de distance. Et c’est aussi ce qui lui permet de donner chair aux femmes et aux hommes qu’elle côtoie durant ces mois, nous immergeant dans l’agitation du travail d’équipe, avec le raffut des seaux qui s’entrechoquent et des chariots que l’on fait cavaler dans les couloirs, évoquant les rivalités mais aussi l’entraide, la fugacité de la plupart des relations que l’on noue dans ce milieu de la précarité et du turnover mais aussi les belles rencontres que permet ce monde hétéroclite où orbitent les représentant(e)s de cette France d’en bas qu’elle sort, un instant, de l’anonymat. Ainsi Victoria, retraitée dont elle fait la connaissance lors d’une manifestation, et qui lui sauve la mise à plusieurs reprises, Philippe, croisée sur un salon de l’emploi, avec sa gentille vanité et ses tentatives de séduction grossières mais jamais incorrectes, ou encore Mimi le transsexuel, Marilou et son mal de dents, Françoise et toutes les autres…

Une idée piochée chez Athalie.

Cette lecture s'inscrit par ailleurs dans le challenge Petit Bac 2021 d'Enna, dans la catégorie "lieu".


Commentaires

  1. Et on peut ajouter que ce personnel corvéable à merci, majoritairement féminin, a souvent des managers N+1 ou n+2 masculins, qui eux, ont un CDI à temps plein. J'en ai vu des entreprises comme cela. C'est vraiment misérable.

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    1. Oui, et on retrouve ces inégalités dans de nombreux secteurs d'activité, malheureusement.

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  2. Ce livre m'a marquée par toute la vérité qu'il dégage, son humanité et l'écriture. J'ai tout aimé de cette œuvre sociale et je loue le talent de Florence Aubenas d'avoir si bien écrit de façon si juste et si respectueuse de ces travailleurs de l'ombre très/trop souvent malmenés mais dont les services sont pourtant si essentiels pour la qualité de vie au travail de leurs concitoyens.

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    1. Je te rejoins parfaitement. J'ai lu plusieurs avis reprochant à Florence Aubenas une certaine condescendance, et le fait que, n'évoluant que temporairement dans ces "basses couches" de la société, son témoignage était faussé. Je suis en désaccord total avec ces deux points de vue. J'ai au contraire trouvé qu'elle s'était vraiment immergée dans cet environnement étranger, et qu'en laissant de côté sa peau de journaliste au profit de celle d'une salariée précaire, elle donne à son "reportage" crédibilité et humanité.

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  3. Je l'ai lu récemment (non, pas de billet, comme souvent) et tu penses bien que j'ai été embarquée dans cette histoire déstabilisante. Ton billet est très bien, j'espère que d'autres n"hésiteront pas à découvrir ce livre, de
    2008, mais on peut hélas penser que la situation ne s'est pas améliorée

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    1. Je l’ai lu il y a longtemps... percutant humain et toujours d’actualité hélas ...

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    2. Oui, je n'ai pas ressenti de décalage du fait de son "ancienneté" (malheureusement). C'est un document édifiant, qui met en lumière des personnes dont on entend rarement parler.

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  4. Et dire que rien ne va mieux, bien au contraire, c’est aujourd’hui encore pire. Les gens ne s’en rendent pas encore compte, mais les vrais problèmes économiques ne vont débuter qu’en septembre... Il est vraiment très bien ton article sur les « Sans dents » comme les nommait François Hollande et qui sont devenus les « derniers de cordée » avec Macron... Ce mépris me donne la gerbe... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Tu vois que tu écris des commentaires intéressants, quand tu veux :) ! Je te rejoins sur ce méprisable mépris, si on peut dire. Il faut dire qu'entre un père ouvrier (et syndicaliste forcené) et une mère femme de ménage, j'ai été sensibilisée très tôt à ce monde des "sans-dents" !

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  5. Très compliqué de poster un commentaire sur blogger...:(

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    1. Ah mince, je pensais que c'était terminé, ces pbs de commentaires...

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  6. Je me souviens de ce livre, sa force par l'immersion de l'auteure, et l'humanité. C'est le retour des lectures non-fiction, je te suis bientôt.

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    1. Oui, tu as vu, je démarre l'année sur les chapeaux de roue de la non-fiction (les deux prochains billets en seront aussi !)

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  7. Je l'ai sur mon étagère mais je ne l'ai pas encore lu, tout en sachant qu'il est intéressant et qu'il va me mettre dans une colère au moment où je le lirai ! Je me souviens que lorsque j'ai découvert, dans mon adolescence , Au bonheur des dames, dans lequel Zola dénonce les conditions de travail des employées, cela m'indignait ! Mais depuis il y a eu un recul terrible dans la précarité des emplois et la baisse des salaires.

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    1. Bon, depuis Zola, on a quand même un peu progressé. Mais les inégalités qui régissent le monde du travail, aux dépens des travailleurs précaires et exerçant des métiers pénibles, sous-payés, n'ont pas disparu.. loin de là.

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  8. Je voulais le lire et puis le temps a passé et je ne l'ai pas fait. Il n'est jamais trop tard ..

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    1. Mais tout à fait (et comme, malheureusement, il reste d'actualité...)

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  9. J'avais beaucoup aimé aussi. Un témoignage à connaître

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    1. Oui, il permet de réaliser les conditions de travail de cette France d'en bas, et à quel point ces vies sont toujours au bord de la rupture, sous la menace d'une précarité grandissante..

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  10. Je le commande demain, sans faute! Aussi simple que ça!

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    1. Et bien tu n'y vas pas de main-morte ! Ravie de t'avoir convaincue !

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    2. Ah l'enthousiasme de Marie-Claude et sa spontanéité, ça me fera toujours rire ! J'adore ! Personnellement j'ai beaucoup aimé ce témoignage authentique, puissant.

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    3. Je trouve très positif qu'il ait été visiblement beaucoup lu.. et oui, moi aussi il me fait rire, Le Caribou !

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  11. j'ai bien compris qu'il était intéressant mais je n'arrive pas à me décider, je sens que cela va susciter de la colère et ce n'est peut-être pas le moment idéal :-)

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    1. De la colère oui, de la tristesse aussi, mais également de l'attachement pour ceux qui peuplent ce monde invisible..

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  12. C'est un livre marquant (chaque fois que j'ai pris un ferry, j'y ai pensé) et qui malheureusement, reste toujours d'actualité.

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    1. C'est vrai que le ferry en devient le parfait symbole, de ces travailleurs de l'ombre qui doivent œuvrer tout en se faisant oublier, et n'obtiennent ni reconnaissance ni même les moyens de vivre décemment..

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  13. Je me souviens qu'on en a beaucoup parlé à sa sortie. Quand a-t-elle dévoilé sa véritable identité à ses congénères ? (ou l'ont-il découvert seulement à la sortie du livre ?).

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    1. Ah, elle n'évoque pas ce point dans le livre. Elle explique juste au début de l'ouvrage, lorsqu'elle entame ses recherches, que certains de employés des agences d'intérim où elle se présente tiquent à l'évocation de son nom, mais qu'ils acceptent ensuite sans peine la justification d'une homonymie, sauf une fois, où une employée la reconnaît (du coup, elle ne s'inscrit pas dans son agence, et lui fait promettre de garder le secret..).

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  14. Je pense malheureusement que la situation a encore empiré dernièrement avec le Covid... Comme plusieurs, j'ai peur de la colère que pourrait susciter ce livre.
    En lisant ta réponse au commentaire précédent, je m'interroge. Elle a utilisé son vrai nom (cela dit, pas évident de changer d'identité dans la vraie vie, j'imagine) ? C'est surprenant qu'une seule personne ait compris qui elle était. Elle a quand même fait l'actualité pendant des mois.

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    1. Oui, mais comme elle s'est teint les chevaux et a porté des lunettes, les gens ne l'ont pas reconnue (sauf une, donc !). Et c'est sûr que la pandémie n'a pas arrangé la vie de certains travailleurs "d'en bas"... notamment ceux qui sont dans le secteur de la restauration, ce sont déjà des boulots difficiles et mal payés, mais là..

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  15. Impossible d'oublier cette lecture, pleine d'humanité (du côté de Florence Aubenas comme de tous ceux et celles dont elle croise la route)

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    1. Oui, on s'attache vraiment à ceux qu'elle côtoient, dont elle brosse des portraits justes, simples et sincères ..

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  16. J'avais moi aussi lu les reproches faits à Aubenas concernant les limites de son reportage. On peut les comprendre, mais moi non plus, je n'y adhère pas. Ce livre est un indispensable tant l'écriture journaliste est pleine d'humanité pour tous ces personnages, même ceux qui sont de l'autre côté de la vitre de Pôle emploi. Je me souviens notamment du stage du monobrosse, un concentré de l'absurdité du système.

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    1. C'est en effet d'une triste absurdité... Et j'ai trouvé qu'on oubliait complètement avoir affaire au témoignage d'une journaliste, j'ai même eu le sentiment que par moments, Florence Aubenas finissait vraiment par l'oublier aussi..

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  17. Ca fait un moment que je dois lire ce livre cette critique le remet dans la pile !

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    1. Bonjour c.l.,
      Dans ce cas, elle aura été utile ! Et bonne lecture, alors !

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  18. Très bel article de ta part. Finalement les choses n’ont pas si changé que ça, la précarité, la misère,le chômage grandissant . Je n’ai pas lu ce roman mais à travers ta chronique il me fait penser au dernier film de Robert Guediguian ”Gloria Mundi”
    avec la revolte des femmes qui font les ménages sur les Ferry ,sur les quais de Marseille et où les pauvres gens finissent par se déchirer entre eux,à défaut de s’en prendre aux patrons.

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    1. Oui, c'est un récit qui reste malheureusement d'actualité... je n'ai pas vu le film de Robert Guediguian, mais du coup il tente terriblement !

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  19. Un reportage passionnant, que j'avais dévoré d'une traite ! Elle nous fait entrer dans cette réalité avec humanité, sérieux, sans condescendance ou jugement.

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    1. Exactement, elle a une approche empreinte d'humilité et d'humanisme.

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