"Si c’est un homme" - Primo Levi

"Nous ne reviendrons pas. Personne ne sortira d’ici, qui pourrait porter au monde, avec le signe imprimé dans sa chair, la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire d’un autre homme".

L’horreur de l’Holocauste a donné lieu à une littérature abondante, traversée par un questionnement douloureux et récurrent sur la possibilité et la manière d’exprimer l’indicible, faute de pouvoir véritablement faire partager cette expérience. On retrouve souvent, chez ceux qui s’y sont essayé, une volonté commune d’éviter toute digression et tout pathos. L’événement, dans toute son absurde cruauté, échappe en effet à l’analyse, et la transcription brute des faits, par ceux qui, jour après jour, les ont vécus, est sans doute la façon la plus juste, la plus éloquente, d’en rendre l’ignominie.

Telle est aussi la démarche de Primo Levi avec ce témoignage.

Fin 1943, il est fait prisonnier par la Milice fasciste. Il a alors vingt-quatre ans, il est juif, et vient de rejoindre dans la clandestinité quelques amis aussi peu expérimentés que lui, pour mettre sur pied un groupe de partisans affiliés à Giustizia e Libertà, principal mouvement de résistance antifasciste. Il est envoyé à Auschwitz avec une centaines de ses compatriotes. Ils seront à peine une poignée à revenir.

Il restitue, a posteriori, le long cauchemar qui débute avec le voyage dans un wagon surpeuplé où succombent déjà les plus fragiles, la première sélection dès l’arrivée à Auschwitz, où en un instant disparaissent femmes, enfants, parents, puis évoque sa condition de Häftling (détenu), sous le numéro 174 517, ainsi que son processus d’intégration dans cet univers nouveau, grotesque et dérisoire qu’est le Lager (le camp).

Le rythme est vite établi : sortir pour aller travailler dans des conditions physiques et climatiques terribles, fouettés par le terrible vent des Carpates, rentrer, dormir et manger, tomber malade, guérir ou mourir. On vit au jour le jour, sans perspective hormis celle de survivre jusqu’au lendemain, en subissant la faim, la fatigue et la crasse (d’une ampleur telle qu’il faudrait de nouveaux mots pour les définir), les nuits peuplées d’insomnies alternant avec d’interminables cauchemars, la promiscuité et la terreur créant une insoutenable tension morale et nerveuse. Le moindre désagrément physique prend des proportions démesurées. 

La lutte implacable pour la vie, accompagnée d’une désespérante solitude, induit l’apprentissage de combines souvent risquées : trocs pitoyables pour gagner un bout de pain dur, stratagèmes compliqués pour obtenir une chemise pas trop déchirée ou être admis à l’infirmerie, vigilance permanente pour ne pas se faire voler ses chaussures…

La survie est aussi morale. Dans cet univers où la multitude de langues limite les interactions, et où parler d’avant est de fait proscrit, certains petits gestes, qui peuvent sembler vains -comme s’obstiner à se laver chaque jour, sans savon, dans l’eau trouble d’un immonde lavabo-, n’ont pour but que de conserver quelque dignité, de contrer l’absurdité de la monstrueuse machine à créer des bêtes. 

Car l’un des buts des SS est de nier leur humanité à ces hommes, en les humiliant, en les ravalant au niveau d’une foule anonyme, en les plongeant dans un dénuement et une déchéance qui privent chacun de sa singularité, de son identité, de son amour-propre. En leur imposant une justice arbitraire et des règles absurdes. En les plongeant dans une déchéance physique qui fait d’eux des êtres ridicules et répugnants, décharnés et nauséabonds.

Et en effet, Primo Levi constate la disparition des habitudes et des instincts sociaux sous la pression harcelante des besoins et d'une souffrance physique qui empêche même de penser. Quand l’oppression dépasse un certain stade, il n’y a plus de solidarité. Réduits à leur douleur et à l’assouvissement de leurs besoins vitaux, les hommes deviennent violents, âpres à conserver la moindre chose -photo, lettre ou mouchoir- qui leur appartient et les rattache à leur condition d’individu. 

Les gardiens eux-mêmes, d’ailleurs, sont davantage décrits comme éléments d’une entité qu’en tant qu’êtres singuliers. Car le Lager est la matérialisation d’un système, d’une entreprise d’extermination conçue par la haine, mais réalisée avec une froideur méthodique. 

Dans cette lutte, il n’y a plus parmi les détenus ni bons ni méchants. En revanche, l’auteur établit une distinction entre ceux qu’ils nomment les damnés et les élus qui, parce qu’ils sont mieux lotis (et ce sont rarement des juifs), ou plus forts, plus malins, sont susceptibles, par des chemins multiples et imprévisibles, toujours épineux, de trouver "le salut". Les autres, quantité négligeable d’une masse que l’absence de valeur rend plus facile à éliminer, se laissent glisser, vides et silencieux, vers la fin.

Lui-même n’est pas de l’étoffe de ceux qui résistent. Il s’épuise au travail, il est trop humain, il pense trop… sa chance est d’être chimiste, statut qui lui permet d’échouer au laboratoire du camp où, à l'abri du froid, il peut par ailleurs améliorer son quotidien en volant quelques marchandises. Et il a gardé, tenace, la volonté de voir en lui-même et ses camarades, des hommes et non des choses, ce qui lui a évité le naufrage spirituel. C’est ce même souhait acharné qui le pousse à témoigner. 

Il le fait sans se référer à des chiffres, sans évoquer les mécanismes des chambres à gaz ou des fours crématoires car ce sont des données qu’il ne connaissait pas quand il était au Lager. Le but est de replonger dans le présent d’alors, de son expérience, de l’horreur, dans toute sa nudité. Et ce qu’il veut mettre en avant, ce sont les valeurs fondamentales, sinon toujours positives, qui l’ont préservé du délitement total, les rencontres qui lui ont permis de garder la tête droite. Lui-même rend leur identité à quelques-unes des figures broyées dans ce cauchemar de l’Histoire, dotant cette foule d’anonymes de quelques visages qui la ré-humanise. Ainsi la petite Emilia, trois ans, curieuse, gaie et intelligente, exterminée dès son arrivée car inutile jeune âge et nuisible car juive… Schmulek , qui avant de partir à la douche pour n’en jamais revenir, lui laisse sa cuillère et son couteau… Lorenzo, à qui il doit de n’avoir pas oublié que lui aussi était un homme grâce à sa seule présence, sa façon simple et facile d'être bon, non contaminé par la barbarie… 

Un texte nécessaire.

"Le sentiment de notre existence dépend pour une bonne part du regard que les autres portent sur nous : aussi peut-on qualifier de non humaine l’expérience de qui a vécu des jours où l’homme a été un objet aux yeux de l’homme".


Cette lecture a été effectuée dans le cadre de l'activité organisée par Patrice & Eva et Passage à l'Est !, qui invitent à des lectures communes autour de l'Holocauste, du 27 janvier au 3 février.


Elle me permet par ailleurs de continuer à compléter une ligne du Petit Bac 2021 d'Enna, dans la catégorie "Etre humain".



Commentaires

  1. J'aimerais bien le relire. Cest un texte particulièrement frappant et émouvant. Je me souviens qu'à la fin il y a une partie avec des questions, qui sont les questions les plus souvent posées aux rescapés (des questions bêtes si l'on veut, mais qui n'y sont pas tant que cela). Il y a un côté très pédagogique. L'importance de faire passer un témoignage et de ne pas oublier.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, tu as raison, Primo Levi liste à la fin les questions qui lui ont été posées les plus fréquemment, notamment lors d'interventions en milieu scolaire, et ses réponses apportent un complément très instructif à son récit, et un éclairage sur la réflexion qu'il a lui-même menée suite à sa terrible expérience.

      Supprimer
  2. Bien évidemment à lire absolument. Il existe aussi La trêve, qui relate son retour en Italie, et c'est très fort aussi.
    http://enlisantenvoyageant.blogspot.com/2009/01/la-treve_1.html

    RépondreSupprimer
  3. Merci pour ta participation, d'autant plus avec un titre aussi fort et aussi essentiel ! Patrice - Et si on bouquinait

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci à toi, Eva, et à Passage à l'Est pour cette proposition d'activité qui m'a permis de sortir de ma pile ce titre en effet indispensable pour tous ceux qui souhaitent en apprendre davantage sur l'Holocauste.

      Supprimer
  4. J'espère le lire un jour. C'est vrai que les juifs survivants sont doublement miraculés. Leur destin était encore plus l'extermination que pour les prisonniers politiques. Comme souvent, c'est un heureux hasard, une compétence particulière qui lui a permis de revenir. Et dire qu'en Chine il se passe de nouveau ce genre d'horreurs...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et il explique très bien cette histoire de "chance" qui a permis aux survivants de s'en sortir. Il n'y a pas d'héroïsme ni de surhommes, juste des victimes dont certaines ont bénéficié d'un concours de circonstances un peu plus favorables que d'autres..

      Supprimer
  5. Un texte saisissant. Je revois toujours les images du film Le choix de Sophie. Quelle horreur !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Moi aussi j'ai été très marquée par ce film (notamment par le passage du "choix", justement). Le roman est aussi un indispensable.

      Supprimer
  6. Je l'ai lu il y a longtemps ; j'avais continué avec "la trêve" qui est le périple qu'il a dû faire pour rejoindre l'Italie.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne savais pas qu'il y avait une "suite", je l'apprends grâce à Keisha et toi, je suis du coup très intéressée par sa découverte.

      Supprimer
  7. Peut être le livre qui pour moi est le plus important et représentatif, je l'ai lu plusieurs fois mais je ne peux oublier ma première lecture qui m'avait quasiment mis parterre un livre indispensable que j'ai proposé à mes petits enfants pour que la disparition des survivants ne plonge pas tout le monde dans l'oublie

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est un récit en effet édifiant, et très émouvant, par sa simplicité, sa sincérité, la manière brute dont il livre son expérience..

      Supprimer
  8. J'ai lu ce livre dans ma lointaine jeunesse... J'avais beaucoup aimé... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comment ça lointaine ?! C'est éternel, la jeunesse, dans la tête, non ?

      Supprimer
  9. Un témoignage indispensable, qui frappe d'autant plus parce la simplicité du ton, comme tu le remarques.

    RépondreSupprimer
  10. Un livre nécessaire, comme tu dis, et que je devrais relire, de même que je devrais lire La trêve. Parmi tout ce que tu écris, ta phrase "Le moindre désagrément physique prend des proportions démesurées" m'interpelle vraiment tant elle rappelle le gouffre entre leur vie d'avant (avec peut-être un chez-soi, de l'aspirine en cas de mal de tête, du repos en cas de maladie etc) et les conditions dans lesquelles ils devaient "vivre".

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, la situation bouscule toutes les notions de priorités, d'importance. C'est très bien décrit par Primo Levi, la manière dont certains détails a priori anodins ont des conséquences disproportionnées dans ce contexte.

      Supprimer
  11. C’est un texte terrible qui m’avait littéralement rendue malade lors de sa lecture il y a fort longtemps. Je n’ai jamais oublié, il m’a marquée pour toujours. Comme tu dis, il est nécessaire ...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est un récit en effet atterrant, qui laisse l'impression d'être psychologiquement profondément démuni, comme si ce qui est décrit gardait une part d'inintelligibilité ..

      Supprimer
  12. C'est un roman que je n'ai toujours pas osé lire tant je crains l'horreur qui y sera contée. Mais c'est un rappel nécessaire, je devrais le lire.

    RépondreSupprimer
  13. Je l'ai lu car comme toi, je pense que c'est un texte nécessaire...

    RépondreSupprimer
  14. Un livre nécessaire, tout est dit. J'avais lu que Primo Levi avait également choisi cette façon directe de témoigner, n'écrivant que ce qu'il avait vu, pour que l'on puisse pas remettre en cause son témoignage, il craignais qu'on ne le croit pas... ( sachant qu'il a été difficile de faire éditer ce récit au début ). On le sait peu, Primo Levi a également écrit de la poésie, j'ai découvert son recueil " A une heure incertaine " tardivement.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est vrai, il exprime d'ailleurs cette crainte de ne pas être cru à plusieurs reprises. Je ne le savais pas également poète, mais je vais creuser ça...

      Supprimer
  15. Lu il y a un sacré moment. Un incontournable, clairement !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai l'impression d'être une des dernières à l'avoir lu... mais mieux vaut tard que jamais !

      Supprimer
  16. Relu il y a deux ans et je lis régulièrement des témoignages sur cette période, pour une sorte de devoir de mémoire, pour ne pas oublier, par respect pour tous ceux qui ne sont jamais revenus. Essentiel, nécessaire et primordial car le mal rode toujours. Ma chronique est ici
    https://mumudanslebocage.wordpress.com/2018/09/19/si-cest-un-homme-de-primo-levi/
    :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je pense que je le relirai aussi... et je m'en vais lire ton biller de ce pas !

      Supprimer
  17. Et dire que c'est un texte que je n'ai jamais lu... Mais j'ai encore quelques années devant moi (j'espère) pour le découvrir...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais oui, moi aussi je l'ai tardivement, après tout... et je suis sûre que tu as encore des centaines de livres à lire !

      Supprimer
  18. Je suis ravie de revoir ce roman. Un coup de poing nécessaire. Tu me donnes envie de le relire...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est un "classique" de la littérature de l'Holocauste, mais il m'avait échappé jusqu'à présent. Un témoignage qui parvient, sans une once de pathos, à être poignant..

      Supprimer
  19. Un livre exceptionnel qui, bien évidemment, ne peut laisser indifférent. J'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt. Cette négation de l'humanité est hélas toujours menaçante. Je me souviens du passage (j'ai lu ce livre il y a des décennies) où Primo Levi raconte qu'on l'avait autorisé à se laver non pas pour lui, mais parce que son odeur incommodait ceux avec qui il était dans le laboratoire... Tout ce que Primo Levi a écrit sur ce terrible thème de la Shoah est à lire.
    Bon week end.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, tout est fait pour que les prisonniers perdent tout amour-propre, tout sentiment de leur propre valeur.. C'est important d'avoir hérité de ces témoignages, même si effectivement, on voit bien que les hommes ont du mal à tirer des leçons de l'Histoire ..
      Bon week-end aussi !

      Supprimer

Publier un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience !