"Cotton County" - Eleanor Henderson

"Il y a bien peu de choses que les femmes puissent faire dans ce monde mais s'il y en a bien une c'est empêcher les hommes de verser le sang."

Début des années trente. Géorgie.
Zoom sur la bourgade de Cotton County.
Approchons-nous encore, jusqu’aux abords de la ferme du Croisement...

Tiens, voilà cette forte tête de Juke Jesup qui arpente les cultures qu’il gère pour le compte de George Wilson, l’homme puissant du comté, à la fois propriétaire terrien et patron de la filature qui fait vivre des centaines d’ouvriers et leurs familles. Les liens qui unissent Juke et George sont toutefois plus complexes que ceux d’un simple métayer et de son bailleur. Le fermier a longtemps été très proche de String, le fils de George qui n’est jamais revenu de la guerre. C’est sans doute la raison pour laquelle le père Wilson lui a aussi confié la gestion de la distillerie clandestine qui, en approvisionnant, du shérif aux ouvriers, la population masculine de Cotton County, rapporte bien plus que les récoltes de coton ou de pommes de terre. Juke est donc un privilégié : il occupe la ferme du Croisement, en réalité une grande et confortable maison où vécurent les Wilson avant d’atteindre les strates supérieures de la communauté, comme si c’était la sienne. 

Le métayer-bootlegger est veuf, sa femme Jessa est morte lors de son unique accouchement. Voici d’ailleurs leur fille Elma, 17 ans, dont les tenues paysannes et la robustesse éclipsent difficilement la beauté. C’est à son tour d’être enceinte, de Freddie Wilson, le petit-fils de George, qui en est bien embêté, pris par une promesse de mariage qu’il sait qu’il ne tiendra pas, parce qu’en basculant Elma sur le siège de son pick-up, ce n’était pas dans l’intention de faire sa vie avec elle, et que son grand-père lui a bien fait comprendre qu’on ne mélange pas les torchons et les serviettes…

Celle qui semble profiter de l’ombre pour disparaître, là, c’est Nan. De trois ans la cadette d’Elma, Nan est noire, et orpheline de mère elle aussi. Ketty a été emportée par la même maladie que sa propre mère, sorte de cancer de la langue qu’elle considérait comme une malédiction familiale sans avoir jamais fait le lien avec son addiction pathologique à l’argile blanche et les feuilles de tabac séchées qu’elle mâchait à longueur de temps. Pour protéger sa fille de ce funeste héritage, elle lui a coupé la langue. Véritable mère de substitution pour Elma, Ketty a par ailleurs officié des années durant comme accoucheuse, et a eu le temps avant sa mort de transmettre sa science à Nan. Cette dernière et Elma ont grandi comme des sœurs, si proches que le silence de la cadette n’a jamais représenté un frein : elles se comprennent sans mots.

La silhouette penchée là-bas dans les champs ? Regardez-la bien car elle ne va tarder à disparaître, mais c’est cette disparition même qui va donner son impulsion au récit. Genus Jackson, jeune noir dont on ignore d’où il vient, a été embauché par Juke comme saisonnier. Il est bel homme, ce qui n’a pas échappé à Elma. Aussi, quand cette dernière accouche de jumeaux dont l’un -le garçon- oppose son teint sombre à la blancheur de sa sœur, les esprits s’échauffent et, c’est pratique, ils ont un coupable à portée de main. Juke fournit la corde mais ne se salit pas les mains. Freddie, le pseudo-fiancé bafoué, s’en charge, puis prend la fuite en laissant derrière lui un cadavre sur lequel ne manquent pas de s'acharner de nombreux quidams qui nieront par la suite avoir été témoin du lynchage…

N’ayez crainte, je ne viens de vous dévoiler que les prémisses de l’histoire. J’ai cru que la suite s’apparenterait à une saga, au cours de laquelle nous allions suivre le destin des deux enfants… Mais non, en refermant la dernière et sept-cent-vingtième page de "Cotton County", vous n’aurez parcouru que quelques mois, alternant embardées dans le passé et sauts de puce au cœur d’un présent qui tire son sens et sa consistance des événements qui l’ont précédé et ont imbriqué le destin des protagonistes. Il en résulte une narration que l’on dirait concentrique, sans réelle logique chronologique, dessinant peu à peu un patchwork que forment les liens secrets, voire tabous, unissant les héros. Une construction un peu déstabilisante, qui confère au récit un rythme lent, voire le rend parfois un peu long, mais qui lui donne aussi son originalité et sa capacité à nous imprégner, certes progressivement, toutefois avec suffisamment de force pour nous tenir sans peine jusqu’à sa conclusion, et laisser une empreinte que je pressens durable.

Elle permet à Eleanor Henderson de nous installer véritablement dans cet âpre univers où règne une ruralité brutale, faite d’un mélange de foi superstitieuse, de bon sens paysan et de patriotisme borné. 

Un univers où il ne fait bon ni d’être noir -après une relative "accalmie", la Géorgie semble atteinte d’une épidémie de lynchages- ni d’être femme, le moindre pouvoir détenu par les hommes leur servant de prétexte à exercer ni plus ni moins qu’un droit de cuissage, dont le résultat finit par pulluler dans les rues miséreuses du quartier ouvrier, sous la forme de bâtards que le médecin du comté, complice du puissant violeur, aura échoué à avorter. A son grand regret d'ailleurs : la prolifération de péquenauds de la filature ou de noirs peut à terme représenter une menace pour le mâle blanc dominant. 

La ferme du Croisement forme comme un microcosme où le blanc se mêle au noir, à l’image de ces bébés jumeaux qui font sensation, suscitant autant de dégoût que de fascination. Juke règne avec ruse et brutalité sur son petit monde en ne reconnaissant ni dieu ni maître, mais acceptant, c’est bien pratique, la justesse de la ségrégation pour légitimiser son propre pouvoir sur ces "nègres" qu’il traite tantôt avec mépris, tantôt avec camaraderie, tout en éprouvant une inavouable attirance pour les femmes de couleur. Elma et Nan vivent leur propre relation au-delà de toute considération raciale, focalisées sur les bébés à protéger de l’hostilité du monde.

Avec parcimonie, l’intrigue dévoile peu à peu les secrets qu’abritent les nuits de la Ferme, dessine les contours des fantômes, bienveillants ou culpabilisants, qui la hantent, révélant toute la complexité des liens attachant ses habitants et des sentiments parfois contradictoires qu’ils éprouvent les uns pour les autres, entre répulsion et loyauté, terreur et tendresse. Un microcosme finalement à l’image d’un pays tiraillé entre une structure violemment ségrégationniste prohibant les relations inter raciales, et un héritage de métissages honnis et clandestins contenant peut-être dans ses germes les mouvements de libération à venir…


Une idée piochée chez Krol et Marie-Claude
 Les avis d'Electra et de Murielle.

Et c'est mon deuxième Pavé de l'été (720 pages dans l'édition du Livre de poche).


Commentaires

  1. Il est sur ma PAL, mais j'avoue que ton billet me fait hésiter. Tout d'abord parce que c'est un pavé, mais aussi parce que je ne suis pas sûre que le sujet me plaise... Peut-être que je dois le commencer et voir après quelques dizaines de pages ?

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    1. C'est assez difficile de se faire une idée au début, en raison de cette lenteur de l'intrigue que j'évoque, c'est plutôt un roman qui s'apprécie sur la durée.

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  2. Jolie chronique ! Déjà repéré dans les pages des blogs susnommés, je sens qu'il me plairait... et bravo pour le pavé ! ;-)

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    1. Je pense aussi qu'il te plaira, et c'est l'occasion de lire un (autre) pavé (j'ai vu que tu avais d'ores et déjà rempli l'objectif du challenge avec ton 1er pavé !)... j'ai entamé mon 3e ce week-end (Le cartographe des Indes boréales d'Olivier Truc, qui le plaît pour le moment beaucoup).

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  3. Tu donnes envie de découvrir ce microcosme et ses secrets. Cependant, ayant déjà beaucoup lu sur ce thème, comme toi, d'ailleurs, je ne suis pas certaine de me précipiter même si les relations entre les personnages semblent assez tordues pour me plaire !

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    1. Oui, c'est bien tordu et bien décrit, et les personnages sont savoureux... c'est un thème dont je ne me lasse pas, personnellement, et la forme, ici, vaut qu'on s'y attarde..

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  4. Je vois que tu as été raisonnable et que tu as attendu le poche ;-) (ton commentaire chez Krol ..) Je suis un peu impressionnée par le nombre de pages (et de malheurs), mais pourquoi pas.

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    1. Sauf exceptions, attendre les sorties poche ne me dérange pas, c'est même le contraire, j'aime bien découvrir un titre une fois passé "l'effervescence" lié à sa sortie. Après, si je tombe sur un titre récent mais d'occasion à un prix intéressant, et que je l'avais repéré, je ne crache pas non plus dessus !

      Et à toi de voir, c'est vrai qu'il est long, mais il est vraiment bien, et malgré les malheurs, il compte de beaux personnages combatifs (je pense notamment à Elma).

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  5. Pavé d'accord, mais ça donne envie (ta présentation, oui!)

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  6. Ah oui 720 pages. Ça a l'air très bien en effet, pas très joyeux, mais ce que tu dis de la construction m'intéresse. À retenir.

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    1. Oui, la structure narrative est habile, elle nous attache au récit presque mine de rien..

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  7. Un roman que j'ai lu à sa sortie et un coup de coeur. J'ai tout aimé : l'écriture, les thèmes et puis comme tu le dis l'intrigue est habilement menée.... Je m'en souviens comme si c'était hier :-)

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    1. Je crois aussi qu'il va durablement me marquer (et j'ajoute un lien vers ton billet).

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  8. et pas chez moi ??? non mais ! je l'ai lu avant LOL
    j'adore cette autrice, j'ai lu son précédent et je vais lire le suivant très prochainement :-)
    très beau billet pour un très beau livre !

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    1. OOOh, désolée, j'ai dû le louper celui-là, j'ai vu que je n'y avais pas laissé de commentaire. C'est impardonnable ! Allez, j'ajoute le lien vers ton billet pour me rattraper !! Et j'ai vu que tu avais aussi lu (et aimé) son titre précédent.

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  9. Je me souviens très bien de ce roman. J'ai des images très précises. En revanche, je ne me souvenais pas que c'était un pavé... j'ai dû le lire assez vite.

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    1. C'est bon signe ! Je ne l'ai personnellement pas lu si vite que ça, mais je ne sais pas si c'est lié au roman lui-même ou au fait que j'ai moins de temps pour lire en ce moment.

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  10. pas trop tentée, je passe mon tour et de toute façon, je suis en retard dans mes lectures en cours :-)

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  11. Ton billet me rappelle un très très bon souvenir de lecture.

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    1. Cela ne m'étonne pas, je crois que j'en garderai aussi une empreinte durable..

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  12. Pris, feuilleté puis reposé lors de mon dernier passage en librairie. J'avoue que le côté pavé m'a un peu refroidi étant donné que j'en ai déjà pas mal en attente... Mais je ne l'oublierai pas.

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    1. Il est à retenir oui, le sujet est traité de manière originale, et on s'attache à ces deux jeunes femmes.

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