Autour du handicap

"La toile" - Sandra Lucbert

"… une humanité ramenée à si peu de syntagmes pour l’expression de son attachement à la vie ne perdra pas grand-chose à disparaitre".

En consultant, après l’avoir lu, des avis sur "La toile", j’ai appris que l’auteure y rendait hommage à Choderlos de Laclos en s’inspirant de l’intrigue de ses "Liaisons dangereuses", tout en adaptant le genre épistolaire à notre modernité. Bon, je le dis en passant, et compte sur vous pour ne pas l’ébruiter, mais je n’ai pas lu "Les liaisons dangereuses", ce qui m’a sans doute valu de passer à côté d’une des facettes du texte de Sandra Lucbert. Mais après tout peu importe, puisque cela ne m’a empêché d’être séduite par sa richesse thématique et sa virtuosité stylistique… du moins au début.

Si de "toile" il est question ici, ce n’est ni au sens artistique, ni en rapport avec le textile et encore moins avec la tente de camping : c’est au cœur des ramifications virtuelles d’internet que nous immerge ce roman, constitué d’une succession de posts, d’échanges de mails ou de textos.

Au centre de cette toile, le réseau social Medium, où se "croisent" tous les protagonistes, y égrenant des avis ineptes ou enflammés, signalant leur présence à coups de "j’adhère", se livrant parfois à des confessions publiques. Y trône le duo formé par Agathe Denner et Guillaume Thévenin, dirigeants de LineUp, start-up spécialisée dans l’événementiel. Un duo incontournable, doué et "tendance", qui fascine autant qu’il crispe. Agathe et Guillaume naviguent comme des poissons dans l’eau dans le bain de la virtualité, tantôt hackers brillants et cyniques, tantôt chefs d’entreprise humiliants et omnipotents. Autour de ces rois du double jeu et de la manipulation, orbitent des quidams plus ou moins soumis à leur sphère d’influence, dont Sandra Lucbert, par le seul truchement de leurs échanges virtuels, détaille les liens, déroule l’évolution de leurs rapports. 

L’incessante alternance entre les supports et les interventions généralement brèves des uns et des autres créent une dynamique qui rend la lecture roulante. Toutefois, l’auteure ne tombe pas dans le piège d’un simple exercice stylistique : via les échanges par mail notamment -plus longs et plus personnels-, elle initie une réflexion sur les mutations et les dérives qu’induisent ces nouveaux modes de communication, à l’origine d’une forme de dictature insidieuse et intime, à laquelle se soumet de plein gré l’individu, dorénavant persuadé que la preuve de son existence est indissociable de sa présence sur le réseau. Il accepte ainsi que la notion de vie privée perde son sens, cédant ses données en continu sans réaliser à quoi il consent : une irréversible transparence, la prise de contrôle, le profilage. L’intention qui gouverne et détermine le fonctionnement du web ce faisant lui échappe, occultée par le besoin qu’elle suscite et entretient. Les algorithmes placent l’internaute dans l’environnement identifié comme étant celui auquel il aspire, le but étant de le pousser à cliquer sans fin… La victime consentante se laisse ainsi manipuler par une technologie si complexe et si verrouillée que seule une élite peut décrypter ses codes, et dont la méthode pour atteindre son objectif -l’exploitation des données à des fins commerciales et de contrôle-, au-delà de l’aspect toxique de la simple dépendance, est à l’origine d’une transformation comportementale qui n’est pas sans dangers. Atteint d’une hantise de l’inoccupation, l’individu, par un trouble obsessionnel de la connexion, s’adonne à un bouillonnement souvent inepte et improductif, dans le but, inconscient et inatteignable, d’apaiser un sentiment d’absence provoqué par l’agrandissement croissant de l’espace de ce qu’il y a à dire à l’autre, alors que les écarts temporels de communication eux, ne cessent de réduire.

Une forme dynamique au service d’un propos intéressant donc, mais un roman sans doute un peu trop long pour moi. D’une part, je dois admettre que, peu adepte des réseaux sociaux et guère utilisatrice des dernières technologies, j’ai souvent été hermétique au langage conséquent, dont je ne maîtrise pas tout le vocabulaire... d’autre part, l’aspect répétitif du procédé narratif, certes en parfaite adéquation avec le fond, a tout de même fini par me lasser.


Petit Bac 2022, catégorie "ART"

Commentaires

  1. Je ne pense pas que je m'intéresserais à un roman sur ce sujet-là. Je préfèrerais un document.

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    1. Disons que la fiction permet de l'aborder de manière plus ludique, mais peut-être moins profonde..

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  2. Ton dernier paragraphe me refroidit un peu... Mais par curiosité, pourquoi pas? (et, hum, Les liaisons dangereuses, quand même...)^_^

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    1. La curiosité est en effet un bon argument pour découvrir ce texte, notamment pour quelqu'un comme toi qui apprécie l'originalité narrative..

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  3. j'ai lu We talk about nothing nommé pour le Women Prize of Fiction qui abordait les mêmes thèmes (les réseaux sociaux) et ça me suffit ! Pas besoin de lire celui-ci :-)

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    1. Tu ne me facilites pas la tâche, mais j'ai retrouvé ton billet sur "No one is talking about this". Je crois que je l'avais lu mais que tes deux étoiles et demi m'avaient dissuadée. Sauf qu'en le relisant maintenant, je suis tentée... mais bon, il n'est pour le moment pas traduit.

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  4. Ayant lu et relu Les liaisons dangereuses, ( après avoir cru que le titre faisait référence à un tableau, comme quoi, ce qu'on projette sur un titre... ;)), le début de ta chronique m'a accrochée. Mais étant plutôt réfractaire comme toi aux réseaux sociaux, je crains que ce roman soit également trop long pour moi. J'avais lu il y a quelques années une " adaptation " des Liaisons dangereuses à l'époque contemporaine sur le même principe ( mail, etc ), et franchement, je me suis ennuyée ( il me semble que le titre était " Nous sommes cruels " ).

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    1. La forme est plaisante, dans un premier temps, parce qu'elle crée une vraie dynamique, et qu'elle colle parfaitement au propos, dont elle devient la démonstration (ce qui est habile de la part de l'auteure), mais ce qui au départ entraîne finit par lasser. Et j'avoue que le sens de certains passages a complètement échappé à la néophyte que je suis en matière de certains usages digitaux, dont je ne maîtrise déjà pas le vocabulaire..
      Mais c'est tout de même un titre intéressant.

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  5. Mmm, pas trop tentée, le sujet est intéressant, mais nul doute que sur la longueur, ça lasse un peu.

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    1. En résumé, c'est exactement ça... et sur ce sujet, Alain Damasio par exemple est allé beaucoup plus loin et avec une vélocité stylistique difficilement égalable dans "Les furtifs" par exemple !

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  6. J'ai lu et adoré Les liaisons dangereuses. Il y a une réécriture pour ados - qui date de quelques années - "Connexions dangereuses" de Sarah K. Pas trop long et intéressant. Mais j'aurais sans doute les mêmes préventions que toi face à cette réécriture.

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    1. Du coup, je me dis qu'il faudrait quand même que je les lise, ces "Liaisons dangereuses"...

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  7. Euh oui... peut-être devrais-tu lire Les liaisons dangereuses...

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    1. Oui, c'est un des classiques auxquels j'ai "échappé", au lycée...

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  8. Hé bien écoute, je n'ai pas lu Les liaisons dangereuses non plus, c'est en projet depuis, ouh, des années, et je pense que je vais me concentrer sur le mener à terme plutôt que lire ce roman hommage.^^

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