MOIS LATINO 2024 - LE RECAP

"Trois chambres à Manhattan" - "Au bout du rouleau" - "La pipe de Maigret" - Georges Simenon

Le Mois Belge est devenu l’occasion d’un rendez-vous annuel avec un auteur incontournable mais pourtant découvert en ce qui me concerne sur le tard. Pour rattraper cette lacune, et dans un irréaliste excès d’optimisme quant à ma capacité à venir à bout des piles de livres encombrant ma bibliothèque, j’acquiers peu à peu l’anthologie parue chez Omnibus reprenant dans l’ordre chronologique et de manière quasi exhaustive l’œuvre romanesque de Georges Simenon. Bon, j’en suis toujours, trois ans après l’avoir entamée, au premier volume de ladite anthologie (qui en compte 27), mais voyons le bon côté des choses (ou le verre à moitié un millième plein, c’est selon) : c’est non pas un, mais trois titres, que j’ai lus pour cette édition 2022 du Mois Belge. 

Les deux premiers (comme ceux lus en 2020 : "La fenêtre des Rouet" et 2021 : "La fuite de monsieur Monde") font partie de ce que l’on désigne comme ses "romans durs". L’auteur en a écrit 117 au total, se déroulant aux quatre coins du monde, sans commissaire Maigret, portés par l’une de ses grandes obsessions : "la peinture de l'homme nu et seul au monde".

"Trois chambres à Manhattan" (1946)

Réveillé une fois de plus par les ébats de ses voisins, le narrateur erre dans les rues presque vides de Greenwich Village. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Kay, seule et décidée à suivre le premier homme venu. L’errance se fait alors à deux, le couple allant de bar en bar, buvant beaucoup, au son de la même chanson que Kay programme sur les juke-boxes. Nous suivons les débuts de ce que l’on hésite à qualifier d’idylle : cela ressemble davantage au rapprochement hasardeux de deux solitudes aux prises avec un vague désespoir jusqu’alors inavoué.

Ils se raccrochent l’un à l’autre avec une ardeur pathétique, comme si cela les déchargeait d’un poids qui, sans qu’ils s’en soient rendu compte, pesait sur leurs épaules depuis des années.

Lui, en quête presque frénétique d’une histoire neuve, est en proie à une impatience quasi physique. Son désir de repartir à zéro l’amène à vouloir annihiler le passé de celle qui l’accompagne, dont la simple évocation, l’idée même, fait naître en lui des bouffées de jalousie et de violence qu’il peine à contenir. A l’inverse, son besoin de dire qui il est -un acteur français connu mais sur le déclin- révèle sa hantise de passer pour un homme quelconque, et le rend insupportable d’égoïsme. Il s’apitoie sur son sort, sur ses échecs, réclame une écoute et une attention qu’il est lui-même incapable de rendre, abîmé dans sa propre douleur, que nourrit essentiellement sa crainte de la solitude.

Elle se montre à l’inverse aimable et prévenante, subissant avec la patience de celle qui en a vu d’autres sans que cela atteigne sa propension à la bienveillance, l’humeur versatile de son compagnon.

C’est une histoire d’amour biaisé, car fondée sur la dépendance que crée, à un instant T, un irrépressible besoin de réconfort, que l’auteur nous relate avec minutie, décortiquant les états d’âme de ses personnages, notamment ceux de l’homme, anti-héros pathétiquement prévisible, dont la grandiloquence et l’exaltation avec laquelle il pense ses propres sentiments révèle l’instabilité émotionnelle.  

Les descriptions de la ville dont l’atmosphère se met au diapason de l’humeur des personnages, la manière à la fois épurée et méticuleuse de dépeindre les visages et les corps -pour dire notamment le poids des fatigues existentielles, décrire les marques physiques ou psychologiques du temps- investissent l’esprit du lecteur comme un martèlement lancinant. 

Un peu trop finalement : l’intrigue, par manque de ressort, s’essouffle, les agaçantes tergiversations mentales du héros finissant par donner le sentiment de tourner en rond.


"Au bout du rouleau" (1947)

"Au bout du rouleau" présente de nombreux points communs avec le récit qui précède : nous suivons là aussi un couple nouvellement formé, entretenant une relation ambiguë et hautement alcoolisée, dont l’homme éprouve un grand besoin de reconnaissance.

Lui c’est Marcel Viau, en fuite suite à un braquage qui a mal tourné. Elle, c’est Sylvie, une fille de bar rencontrée dans une discothèque à Toulouse cinq jours auparavant, et qui a décidé de le suivre. Ils ne se connaissent pas, il n’est pas question d’amour entre eux, mais ils ont l’impression d’être ensemble depuis toujours.

Ils ont pris le train et faute d’argent pour continuer leur voyage, se retrouvent bloqués à Chantournais, village lourd de haines sournoises, situé dans la région natale de Marcel, fils de paysan. Si notre fuyard, lorsqu’il évoque son père dont il a hérité la robuste carrure, le fait avec affection et respect, il révèle en revanche un obsédant complexe d’infériorité vis-à-vis de son origine rurale. Il a soif de reconnaissance et d’admiration, et traverse la vie avec l’arrogance et la ruse de ceux qui s’estiment supérieurs, méprisant l’existence mesquine des bourgeois qu’il envie autant qu’il déteste, et considérant les individus en général comme des tas d’idiots.

Quant à Sylvie, elle intrigue, aussi mystérieuse pour le lecteur que pour son compagnon. C’est une femme comme il n’en a jamais rencontrée, peu impressionnable, avec qui tout semble facile -elle s’adapte à tout avec une intelligence et une élégance déconcertantes- mais qui en même temps lui inspire une certaine méfiance, notamment lorsqu’il réalise qu’elle lui impose subtilement sa volonté.

Et puis il y a le tout aussi mystérieux M. Maurice, amant d’une vieille hôtelière qui lui mène la vie dure, mais en qui Viau décèle une assurance et une prestance qui le convainquent que cet homme a connu une vie brillante. Marcel rêve d’être comme lui, au-dessus des petites vanités, indifférent à tout. Il éprouve le besoin de rester près de cet homme avec qui il se sent des liens mystérieux… car comme son titre l’indique, le roman relate la fin d’un parcours. Le héros se sent fatigué, écœuré, pris d’un cafard noir. A trente ans, il réalise n’avoir rien fait de sa vie, n’avoir pas su trouver sa place. Ayant finalement réussi à réunir suffisamment d’argent pour partir, il ne se sent pourtant pas le courage ou la force d’aller plus loin.

L’issue inéluctable se précipite après un jeu du chat et de la souris qui pose une latence sur le mal-être de Viau, ses failles venant peu à peu à bout d’une morgue qui n’était, finalement, qu’une façade.

L’intensité contenue, la fébrilité grandissante du héros, là encore servie par une écriture taillée au cordeau, méticuleuse, font "d’Au bout du rouleau" un texte prenant.


"La pipe de Maigret" (1947) est le premier texte de l’anthologie mettant en scène le fameux commissaire. Il s’agit d’une nouvelle, dont je retiendrai surtout la dimension anecdotique.

Maigret a perdu sa pipe. Celle en bruyère, à laquelle il revient le plus volontiers, que sa femme lui a offert, il y a dix ans, pour son anniversaire. Celle qu’il appelle "sa bonne vieille pipe". 

Il pense savoir qui la lui a subtilisée : ses soupçons se portent sur cet adolescent au visage ingrat qui a accompagné sa mère au commissariat. Une femme pénible, cette madame Leroy, une veuve triste et plaintive, mais volubile, s’exprimant sur le ton de ceux qui jugent leur propre parole hautement importante.

Si elle est venue se plaindre, c’est qu’elle est persuadée qu’en son absence ou pendant son sommeil, quelqu’un s’introduit chez elle et fouille sa maison, à la recherche d’elle ne sait quoi, puisque rien ne disparait…

… jusqu’à ce son fils, lui, disparaisse.

Voici donc notre cher commissaire à la recherche de l’adolescent, d’autant plus motivé que le succès de son entreprise lui permettra de retrouver, il en est persuadé, sa pipe.

C’est enlevé et assez drôle, j’ai notamment apprécié l’humour aux dépens du duo formé par Mme Leroy et son fils, elle prétentieuse, d’une fierté pathétique, lui plus attachant, qui tente maladroitement d’échapper à l’emprise de sa mère et à la tristesse de leur vie mesquine.

Un récit qui ne se prend pas au sérieux, à l’intrigue un peu bancale -le dénouement est peu crédible-, qui m’a surtout donné envie d’aller fureter du côté des plus célèbres romans mettant en scène le commissaire Maigret.


Une lecture commune autour du plus célèbre des écrivains belges, proposée par Anne, et avec laquelle je clôture ma participation au Mois belge.



Petit Bac 2022, catégories "CHIFFRE" et "OBJET"

Commentaires

  1. Tu as été plus ambitieuse que moi, je n'en ai lu qu'un (billet dans la journée). Il tient encore la route Maigret, c'est toute une ambiance, l'intrigue on s'en fiche un peu.

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    1. Disons que je me suis dit qu'il fallait que j'essaie d'avancer un peu dans mon anthologie ! Et ce sont des textes assez courts (surtout La pipe de Maigret, qui est plus une nouvelle qu'un roman). J'attends ton billet avec impatience..
      Et oui, il y a l'ambiance, et ce qui me frappe à chaque fois dans ses "romans durs", c'est cette méticulosité avec laquelle il décrit l'état d'esprit de ses personnages.

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  2. Pas mal, Simenon, je devrais y pense plus souvent, ne serait-ce qu'au mois belge (et pour l'anthologie, je ne dis rien, j'ai plusieurs volumes d'Ed McBain...)(un jour, oui...)

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    1. McBain c'est bien aussi, je pourrais utiliser à son sujet le commentaire que tu écris à propos de Simenon...

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  3. Je n'ai jamais lu Simenon, mais quand je vois l'ampleur de la tâche à laquelle tu t'es attelée, je ne peux que penser à mon souhait de lire tout Joyce Carol Oates par ordre chronologique ;-) (j'ai commencé en 2003 et j'en suis à peu près au quart, mais elle continue à publier de nouveaux livres).

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    1. Oui, Oates a aussi une belle biographie ! Mais je crois que tu es bien plus avancée que moi.
      J'ai aussi du Oates sur ma PAL, pas en grand quantité, mais du pavé : "Un livre de martyrs américains" et "Blonde" (et "L'homme sans ombre, mais il est moins volumineux).

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  4. Simenon, c'est une gourmandise qui plaît toujours.... ou presque ?

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    1. Je suis novice, mais pour l'instant, je savoure en effet... j'avoue tout de même avoir hâte de découvrir certains de ses textes plus connus, et que l'on m'a recommandés ("L'affaire St-Fiacre", "Le chat"...).

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  5. Trois romans, mais un seul Maigret. Il y a quelques années, j'avais trouvé un de ces volumes qui regroupent plusieurs Simenon, et j'avais beaucoup aimé Le petit Saint, qui présente un personnage imaginaire de peintre, ressemblant un peu à Chagall. Sinon, j'en ai lu pas mal dans ma jeunesse !

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    1. Oui, l'intérêt de l'anthologie est de proposer des titres divers, qui donne une belle vision de la richesse de l'œuvre de Simenon. Il y a plus de Maigret dans les volumes suivants, je crois ...

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  6. Je rêve de lire l'intégrale aussi. Mais c'est un projet fou, moi qui refuse deux fois de suite le même auteur. C'est bien Omnibus qui a sorti des volumes avec des couvertures dessinées par ... je ne sais plus qui, ça m'échappe, zut ! Je devrais quand même enfin craquer et m'en offrir un volume ;-)

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    1. Oui, c'est Omnibus, mais ce ne sont pas des dessins : les couvertures sont illustrées de photos prises par Simenon dans le cadre de son travail de journaliste.
      Et je te rejoins, le projet est fou (27 volumes quand même), mais l'objectif n'est pas tant de le mener à bien (c'est-à-dire tout lire...) que d'en tirer le prétexte à découvrir un auteur incontournable, et de faire ma belle devant ma bibliothèque (bon pour le moment je ne fais pas trop ma belle avec mes 3 volumes !!).

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  7. Je ne connais aucun de ces trois romans... J'ai surtout lu les romans les plus connus comme l'affaire saint-Fiacre...

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    1. Ils font partie des plus anciens qu'a écrit Simenon, et ce ne sont effectivement pas ses plus connus.. mais certains valent le détour. Je retiendrai "Au bout du rouleau", et "La fenêtre des Rouet", lu en 2020.

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  8. allez, j'avoue tout : je ne l'ai jamais lu !! Oui, oui, j'ai honte :)

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  9. Si tu as l'intention de lire tout Simenon ou même seulement tout Maigret bon courage. 📚 Mais l'auteur est immense. J'ai dû lire une trentaine de Maigret et quelques autres œuvres. J'ai même lu très jeune quelques romans d'aventures sous son pseudo de Georges Sim.

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    1. Comme je l'écris ci-dessus, c'est un objectif qui me donne prétexte à lire Simenon, mais je doute de TOUT lire, il faudrait pour cela que je puisse partir à la retraite à 50 ans (donc l'année prochaine ! et tant qu'à faire sans perte de revenus pour ne pas être obligée de travailler quand même), mais je n'ai pas encore trouver le candidat à la présidentiel idoine !!..

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  10. Bonjour Ingannmic, c'est bien de revenir à Simenon. J'ai un volume avec plusieurs "Maigret" qui m'attend. Concernant Trois chambres à Manhattan, je ne l'ai pas lu mais j'ai vu l'année dernière l'adaptation ciné de Marcel Carné de 1965 que je n'avais jamais vu avec Annie Girardot et Maurice Ronet. Pas mal du tout et l'histoire se termine plutôt bien et c'est l'occasion de voir Robert de Niro qui fait de la figuration, il avait 22 ans. Bonne journée.

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    1. Bonjour Dasola, mais j'ai bien l'intention d'y revenir chaque année puisque j'ai du coup quelques dizaines de titres qui m'attendent dans les premiers volumes de l'anthologie ! Et tu me rends bien curieuse de cette adaptation ciné..
      Belle journée,

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  11. Bravo! J'en ai lu quelques uns, une atmosphère que j'aime à retrouver de temps en temps!

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    1. Je commence moi aussi à attendre ces rendez-vous avec Simenon, je n'attendrai d'ailleurs peut-être pas l'an prochain pour en relire un ou deux...

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  12. Je relis très régulièrement un roman de Simenon : une écriture incomparable, des personnages incomparables.
    Bonne journée.

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    1. Un auteur en tous cas fédérateur.. mais il faut dire que c'est un classique, et je crois que sa manière à la fois sobre et très précise d'évoquer la psychologie de ses personnages parle à tous..

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