Autour du handicap

"Deux personnes seules au monde" - Young-ha Kim

"Dans un hôpital psychiatrique, un patient se prenait pour un épi de maïs. Après de nombreux entretiens, après une longue thérapie, il finit par comprendre qu'il n'était pas un épi de maïs. Et il fut autorisé à rentrer chez lui. Pourtant, quelques jours plus tard, il revint à l'hôpital dans un état de grande confusion et d'angoisse extrême.
"Que vous arrive-t-il ? l'interrogea son psychiatre.
-Je suis poursuivi par les poules, j'ai tellement peur."
Le patient, tremblant, se retournait sans arrêt comme pour s'assurer qu'aucun gallinacé ne s'apprêtait à fondre sur lui. D'une voix douce son psy tenta de le rassurer.
"Vous n'êtes pas un épi de maïs, vous êtes un homme. Vous le savez, n'est-ce pas ?
-Moi, je le sais bien sûr, mais elles, docteur?"

J’ai découvert cet auteur avec l’excellent "Ma mémoire assassine", roman riche malgré sa brièveté, et c’est encore dans un format court que j’ai continué sa découverte, puisque "Deux personnes seules au monde" est un recueil de trois nouvelles.

Celle qui donne son titre au recueil est une longue lettre, que la narratrice adresse suite à la mort de son père à celle qu’elle désigne comme "ma très chère amie" (et dont nous ignorerons l’identité).

Elle revient à cette occasion sur sa relation à ce père, qui a vampirisé sa vie. Dès sa jeunesse, elle a été sa préférée, celle en qui il plaçait de grandes ambitions, justifiées par ses excellents résultats scolaires. Son frère, sa sœur, et même sa mère, conçurent de la rancune de cette injustice, et finirent par s’éloigner du duo formé par le père et la fille, l’épouse ayant demandé le divorce une fois les enfants devenus adultes.

Car c’est bien comme un couple que vivaient père et fille -sans la dimension incestueuse toutefois-, avec l’instauration de rituels qui leur étaient propres, allant au cinéma tous les week-end, parlant philosophie autour de diners dans des restaurants chics, faisant les magasins…

La narratrice n’a finalement jamais vécu pour elle-même. Les quelques relations qu’elle eut avec d’autres hommes se sont soldés par des échecs, ses petits amis trouvant son père trop présent dans sa vie. Ce dernier à l’inverse a fini par se mettre en couple avec une nouvelle compagne, et sa fille a alors réalisé que son sacrifice était unilatéral, et pire, que son père était déçu qu’elle n’ait finalement pas répondu à ses attentes, puisqu’elle est devenue enseignante d’histoire sociale dans un institut privé quand lui la rêvait professeure d’Histoire de l’art à l’université.

C’est une double perte qu’elle évoque ainsi dans sa lettre à son amie. Celle d’un père qui fut la personne la plus importante de sa vie, celui avec qui elle avait l’impression de partager une langue commune, que personne ne parlait plus, mais c’est aussi celle de la femme qu’elle aurait pu être -même si ce sentiment de perte est inconscient, la narratrice refusant d’admettre l’ampleur de l’emprise paternelle- sans cet attachement aliénant, qui l’a isolée du reste du monde.

Dans "Je ne suis pas un épi de maïs", on change de ton et de genre. Park Mansu, écrivain, traverse une mauvaise passe. Son ex-femme travaille dans sa maison d’édition, qui vient de changer de patron, le nouvel arrivant -un ancien de Wall Street- fonctionnant à l’ultimatum. Le narrateur, qui a perçu un à-valoir sur son prochain roman, se voit ainsi contraint de rendre son manuscrit au plus vite. Son ex lui fait alors une proposition : puisqu’il a besoin de se rendre aux Etats-Unis afin de collecter de la documentation, et que son nouveau patron est un grand admirateur de son travail, il acceptera sans doute de lui prêter son appartement new-yorkais… Et de fait, Park Mansu se retrouve à New-York. L’apparition dans l’appartement de l’ex de son éditeur, une superbe créature, fait prendre un tournant inattendu à son séjour.

Cette nouvelle à l’ambiance étrange est celle que j’ai le moins appréciée, en raison de sa chute complètement loufoque…

"Je cherche mon enfant" clôt le recueil sur une note bien sombre. L’enlèvement de son fils de deux ans détruit la vie d’un couple, qui passe les années suivant ce drame à le rechercher. Les conditions de vie des parents sont devenues précaires, car ils ont dû démissionner pour se consacrer à cette quête. La mère tombe peu à peu dans la démence, se coupant du monde réel, parcourant la ville à la recherche d’un fils qui aura éternellement deux ans…

Or, l’enfant est retrouvé plus de dix ans après sa disparition : la femme qui l’avait kidnappé, et s’en est occupé comme de son propre fils, s’est suicidée en laissant une lettre avouant son crime.

Mais les retrouvailles n’ont pas vraiment le goût du bonheur. Le pré-adolescent au ventre gras et à la physionomie "rapace et colérique" ne colle pas à l’image que ses parents avaient gardé de leur fils. Alors que le père espérait que cette issue allait tout résoudre -la folie de sa femme, leur précarité-, leur nouvelle vie à trois est à peine supportable, pesant d’incommunicabilité, chacun s’enfermant dans ses propres souvenirs, ses attentes déçues, ses manques.

Un texte fort, troublant, et très triste…

J’ai dans l’ensemble beaucoup apprécié ce recueil -malgré le bémol à propos de la deuxième nouvelle- pour sa diversité, et l’écriture aussi efficace qu’éloquente de Young-ha Kim.

Commentaires

  1. Voilà qui est original. La citation de début est une histoire comme d'autres du même genre, je crois.

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    1. Oui, c'est une histoire qui existe en plusieurs "versions".. et un recueil en effet original, proposant trois textes variés.

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  2. Moi aussi, j'avais beaucoup aimé la mémoire assassine..; Je note donc celui-là ! Hâte de découvrir même si effectivement la deuxième nouvelle paraît déjanté...

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    1. Oui, le 2e texte part à la fin dans n'importe quoi, mais j'ai apprécié l'ensemble, on retrouve dans les trois nouvelles une certaine forme de noirceur, et cette volonté de décortiquer la complexité de la psyché humaine que l'auteur montrait dans "Ma mémoire assassine".

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  3. La dernière nouvelle a l'air assez terrible. Les Coréens ne font pas dans la dentelle, en romans ou au cinéma !

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    1. Oui, le regard porté sur les comportements, les sentiments contradictoires et/ou inavouables des individus, est sans concessions.. un recueil intéressant, mais dans l'ensemble bien sombre.

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  4. J'aime vraiment beaucoup cet auteur. C'est un des rares dont je lis ou prévois de lire quasiment tous les livres. Celui-là est bien sûr sur ma LAL.^^

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    1. Je suis curieuse de ton futur avis, notamment sur ce 2e texte fort curieux...

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  5. La première et la troisième nouvelle semblent dures et pleines de violence à cause de ces vies irrémédiablement gâchées. Elles m'intéressent.

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    1. Elles sont intéressantes, oui, et ton commentaire fait très justement ressortir leur point commun, qui ne m'a pas forcément sauté aux yeux à l'issue de ma lecture !

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  6. Je pense que celui-ci pourrait bien me plaire. J'adore la littérature asiatique.

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    1. Je recommande, pour l'originalité et la variété de l'ensemble... et si tu n'as pas lu "Ma mémoire assassine" du même auteur, je te le conseille aussi !

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