Autour du handicap

LES TOILES DU SEMESTRE (11) - 01-06/2022 : les non-fictions.

Après les fictions, voici le bilan ciné du semestre dans la catégorie "documentaire", et là aussi, dans l’ensemble une belle moisson !

Je commence par le grand coup de cœur provoqué par "La panthère des neiges". Sylvain Tesson accepte la proposition de son ami photographe Vincent Munier de partir en quête de la panthère des neiges dans les hauteurs tibétaines.


Le film relate l’affut, les longues heures d’attente dans ces espaces intimidants et à l’austérité trompeuse : c’est tout un monde, souvent invisible à qui ne sait regarder, qui s’y déploie, s’y dissimule, bref, y vit.
C’est une ode humble aux vertus de la patience, à la possibilité de renouer avec une part oubliée de nous-mêmes, une célébration de la magnificence naturelle, à l’art de la contemplation qui se suffit à elle-même, comme si l'homme n'avait d'utilité que d'être témoin de toute cette beauté. Les images sont à couper le souffle. Même Sylvain Tesson, si bavard et parfois pontifiant, semble se faire plus petit, apte à l’auto-dérision, au contact du discret et sincère Vincent Munier. Impressionné par la tranquille capacité de son ami à l’émerveillement, il réalise sa propre cécité face à la richesse du monde naturel, sa propension à la précipitation aux dépens d’une véritable communion avec son environnement.
On en sort en regrettant que le film ne soit pas beaucoup plus long…

Autre documentaire animalier (bien qu’il serait dommage de réduire "La panthère des neiges" à ce genre), "Lynx" suit la vie d’un couple et de ses chatons dans le massif jurassien. C’est passionnant car très instructif, on y apprend beaucoup sur le rôle de ce prédateur dans l’écosystème forestier, ainsi que sur ses pratiques de chasse, son mode de vie, de reproduction.
On y croise bien aussi toute la faune qui peuple ces forêts, multitude d’oiseaux (dont la dodue gelinotte et les majestueux rapaces), renards, hermines, chamois.
Soyons honnête, le film n’a ni l’esthétisme ni la subtilité de "La panthère des neiges. On est plutôt, ici, dans un film à dimension pédagogique, au format classique, à la musique parfois trop envahissante. Il n’empêche : j’ai pris plaisir au spectacle de cette vie forestière que nous révèle Laurent Geslin, qui a par ailleurs le mérite de plaider pour la conservation non seulement du Lynx, mais de l’ensemble d’un écosystème que menace en permanence l’expansion humaine.

J’ai hésité à évoquer ici le film suivant, tant je suis sortie de la séance le projetant dubitative et surtout furieuse, avec l’impression d’avoir été prise pour une imbécile… Ayant envie d’aller au cinéma à l’occasion d’une journée de repos, je me suis fiée aux critiques presse encensant "La nature" -je cite- : "expérience cinématographique hypnotisante, à la fois sublime et terrible", qui "met en scène une nature puissante et souveraine, capable de dompter les communautés humaines et leurs réalisations, (offrant) une vision saisissante de l’issue probable du désordre écologique en cours". J’accole l’affiche du film à mon billet, parce qu’il est important tout d’abord de noter que contrairement à ce qu’elle pourrait laisser croire, l’intégralité du film est en noir et blanc. Pour résumer, il s’agit d’une succession de films d’archives, sans doute anciens, compte tenu du grain de qualité médiocre de la plupart, montrant des portions d’éruptions volcaniques, de tsunamis, de tempêtes… le tout sans commentaire, mais baigné d’une musique assourdissante, le classique succédant au moderne sans cohésion. Mon ennui et mon incompréhension ont culminé avec le spectacle statique, de longues minutes durant, d’une zone recouverte par une vague gigantesque filmée depuis le toit d’un immeuble…
J’ai trouvé tout ça très moche et insupportablement ennuyeux…

Passons aux documentaires focalisés sur des thématiques "humaines".
J’ai eu l’occasion d’assister à une avant-première du film "Seule la terre est éternelle" en présence de ses réalisateurs François Busnel et Adrien Soland, documentaire non SUR Jim Harrison, comme ils le soulignent eux-mêmes mais AVEC lui. Constitué d’entretiens dont on n’entend pas les questions, il laisse complètement la parole à l’écrivain, que l’on voit assis à son bureau -et s’y envoyant, à l’occasion, un verre de vodka-, pêchant à la mouche, fumant cigarette sur cigarette.


Il n’y a pas de réel fil conducteur, et ne comptez pas y apprendre de fracassantes révélations sur Jim Harrison (c’est d’ailleurs ce dernier, ainsi que l’a expliqué François Busnel à l’issue de la projection, qui a fixé le cadre du documentaire, refusant de faire un film sur sa vie) … au fil d’anecdotes, de souvenirs épars, il évoque entre autres sa vision de l’Amérique, sa conscience aiguë des injustices sanglantes sur laquelle elle s’est bâtie, sa passion pour la gastronomie, son amour pour la nature, qui n’est pas celui d’un écolo opportuniste ou romantique, mais celui, humble et instinctif, de quelqu'un qui y a toujours vécu, qui s’en sent un élément à part entière.
Et c’est savoureux, parce que Jim Harrison est drôle et sincère. C’est aussi très touchant, car l’homme que l’on voit est vieux, malade et fatigué de vivre, comme le rappelle le bruyant essoufflement qui nous accompagne tout au long du film.

"Retour à Reims" s’inspire du récit de Didier Eribon du même nom. L’auteur y évoque le milieu ouvrier, dont il est issu et dont il s’est détaché, rompant les liens avec ses parents lorsque ceux-ci basculèrent dans l’extrême-droite. A la mort de son père, il renoue avec sa mère, qui lui raconte alors sa jeunesse, son histoire. J’imaginais donc un film personnel, focalisé sur ce récit individuel, mais le film se veut bien plus généraliste. Le témoignage de Didier Eribon -et indirectement celui de sa mère- est surtout l’occasion de balayer la condition ouvrière et féminine des années 50 à aujourd’hui -mais s’attarde plus particulièrement sur la période 1950-milieu des années 70- à partir d’archives : extraits de documentaires, d’interviews…, qu’accompagnent des extraits de l’essai de Didier Eribon lus par Adèle Haenel.
Nous y voyons essentiellement des femmes, d’origine modeste, empêchées de faire des études (et souvent s’en empêchant elles-mêmes) en raison de leur condition, condamnées à des grossesses successives et subies -l’avortement représentant alors un risque aussi bien sanitaire que judiciaire, et l’accès à la contraception en étant à ses balbutiements-, et/ou à des métiers difficiles et sous-payés.
Le film développe comment la conscience de classe, qui fédérait et conférait au milieu prolétaire un sentiment d’appartenance et celui d’une certaine fierté, s’est peu à peu étiolée avec le développement du secteur tertiaire, et la progressive invisibilisation du corps ouvrier finissant par se tourner, faute, entre autres, d’être entendu, vers le parti d’extrême droite.
J’émettrai un léger bémol concernant la rapidité avec laquelle le film traite de la période années 80-aujourd’hui, faisant un bond surprenant entre l’élection de François Mitterrand et les Gilets jaunes. Il n’en reste pas moins que "Retour à Reims" est un documentaire passionnant et bouleversant (avoir été fille d’ouvrier fortement impliqué dans le syndicalisme a sans doute ajouté à mon émotion...), qu’il serait pertinent à mon sens de diffuser dans les écoles (et auprès des représentants de la Cour Suprême des Etats-Unis…).
A VOIR.

Autre avant-première, celle de "Au nom de nos ancêtres", documentaire destiné à la télévision, mais que le cinéma Utopia de Bordeaux a projeté en présence de sa réalisatrice Aurélie Bambuck et d’Axelle Balguerie, protagoniste du film. La projection a été suivie d’une rencontre animée par Karfa Diallo, fondateur-directeur de Mémoires & Partages, association bordelaise qui œuvre à la défense et la réhabilitation de la mémoire de la traite des noirs et de l’esclavage.
Je fais ma fainéante en recopiant ici sa présentation par la rédaction de l’Utopia :
"Deux Bordelaises. L’une est descendante d’esclaves, l’autre d’un négociant colonial.
Aurélie Bambuck, fille de deux champions d’athlétisme originaires des Antilles, veut en savoir plus sur ses "branches taboues", celles mentionnant des ancêtres esclaves. En évoquant ses racines, ses parents ne sont jamais remontés jusqu’en Afrique. Ils lui parlaient des Indiens caraïbes, les premiers habitants de leurs îles, mais refaire la traversée de l’Atlantique dans l’autre sens était tabou. En interrogeant son père sur son premier voyage de sportif en Afrique, la jeune femme se rend compte qu’« être considéré comme descendant d’esclaves était une honte. Axelle Balguerie partage le tabou et la honte vécue par ses parents alors que ses ancêtres n’étaient pas du côté des exploités, mais des exploitants : négociants, armateurs, négriers. Elle subit aujourd’hui cet héritage dans un monde qui demande des comptes. On lui reproche des crimes passés dont elle n’est pas responsable, on la suppose riche héritière d’une fortune née de l’exploitation de l’homme par l’homme."
Un documentaire intéressant par les questions qu’ils posent sur l’appropriation de l’Histoire et la manière dont sa transcription fluctue selon ceux qui l’écrivent, porté par une démarche constructive, consistant à exposer cette Histoire non par esprit de vengeance ou de victimisation, mais pour l’admettre, et en tirer les enseignements permettant de mieux vivre ensemble.
J’ai trouvé dommage que cette démarche ne soit pas exploitée avec davantage de profondeur : le film insiste sur les recherches entreprises par les deux descendantes pour éclairer les éléments de leur généalogie respective, aux dépens à mon avis des réflexions qui auraient pu en être développées.


  • "La panthère des neiges", documentaire français de Marie Amiguet et Vincent Munier avec Sylvain Tesson, Vincent Munier ;
  • "Lynx", documentaire français de Laurent Geslin ;
  • "La nature", documentaire arménien d'Artavazd Pelechian ;
  • "Seule la terre est éternelle", documentaire français de François Busnel et Adrien Soland ;
  • "Retour à Reims", documentaire français de Jean-Gabriel Périot avec Adèle Haenel ;
  • "Au nom de nos ancêtres", documentaire français d'Aurélie Bambuck avec Aurélie Bambuck et Axelle Balguerie.

Commentaires

  1. Ça donne envie d'aller au cinéma tout ça -sauf pour La nature !

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  2. En effet, j'ai vu aussi "La panthère des neiges" qui est un film superbe ! Du coup tu me donnes d'autres idées.
    A propos de nature violente, je te conseille très fortement le documentaire "Fire of love" de Sara Dosa (qui sort en Belgique et aux USA le 6 juillet) sur les volcanologues Maurice et Katia Krafft.

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    1. Merci pour le conseil, je note et j'essaierai de "pister" sa sortie en France !

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  3. J'ai vu les deux premiers, on en redemande (merci de nous écarter de 'La nature'.
    Tu me fais penser que je dois lire Retour à Reims

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    1. Du coup, j'ai acheté le livre, que j'ai bien l'intention de lire aussi..

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  4. J'hésite encore pour le lynx... Je verrai mais j'ai peur d'être déçue par rapport à la panthère des neiges...

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    1. Il ne faut pas les comparer, sinon tu risques en effet d'être déçue !.. C'est un film tout de même intéressant, et certaines prises de vue sont très belles voire surprenantes..

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  5. Ah mais tu m’as parlé de certains d’entre eux, je les reconnais. Bon pour ma part, j’ai renoncé au cinéma. Il faudrait que quelqu’un me motive mais c’est difficile d’être partout.

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    1. J'espère ne pas t'avoir trop saoulée avec le récit de mes pérégrinations cinéphiles ! S'il s'agit de te motiver, je peux te proposer une toile la prochaine fois que je viens à Marseille en déplacement (ce sera à partir de la rentrée maintenant) !?

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    2. Ah c’est une bonne idée ça ! Si tu peux, n’hésite pas.
      Nathalie

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  6. Vu que La panthère... et Seule la terre...Mais deux films passionnants.

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    1. Nous sommes d'accord, je me souviens d'ailleurs de ton billet sur "Seule la terre..." que j'ai trouvé très émouvant. Et si tu en as l'occasion, "Retour à Reims" vaut vraiment le détour !

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