LE RECAPITULATIF DE L'ACTIVITE

"Des jours sans fin" - Sebastian Barry

"On s’est senti plutôt fiers. Mais la fierté, c’est le petit-déjeuner des imbéciles."

A treize ans, Thomas McNulty a fui son Irlande natale dévastée par la famine, laissant derrière lui les cadavres du reste de sa famille pour embarquer, direction l’Amérique, dans les soutes d’un navire pleines de déchus, de ruinés et d’affamés, dont beaucoup ont fini par-dessus bord.

Il a atteint la cinquantaine lorsqu’il revient, sans complaisance ni jugement, sur les "jours sans fin de sa vie" qui suivirent son arrivée dans le Nouveau Monde. Sa rencontre avec John Cole, un autre adolescent, fut alors l’un des événements les plus marquants -et les plus lumineux- de sa vie. Le physique androgyne des jeunes garçons -notamment celui de Thomas, "joli comme une fille" - leur procure un emploi insolite à Daggsville. Habillés en femmes, ils servent de partenaires de danse aux hommes solitaires qui peuplent le saloon du bienveillant Mr Noone, "tout ça dans la bienséance". Lorsqu’ils sont devenus trop visiblement masculins pour faire encore illusion, ils s’engagent, en Californie, dans les tuniques bleues, dont la principale mission est de protéger les colons des menaçants Indiens, puis participent à la Guerre de Sécession. En compagnie d’autres camarades dont "certains ont déjà noyé leur foie dans l’alcool", ils vont des mois durant chevaucher dans la monotonie des grandes plaines accablées de chaleur et envahies de nuées de moustiques, connaître l’épuisement et être témoins d’innommables souffrances, participer à des massacres (parfois de femmes et d’enfants), vivre des spectacles de fins de monde, connaître des moments où ils se sentiront comme disloqués, devenus des fantômes.

On aborde ici l’Amérique par la dimension sauvage, brutale de sa conquête de l’Ouest, avec sa dureté, son cercle vicieux de haine et de vengeance. Tout y semble grand, sanglant, et inique. C’est le temps des chercheurs d’or au cœur gonflé d’espoir mais dont beaucoup trouveront la mort, des colons misérables dont le bétail étique dévaste les étendues herbeuses de ce pathétique Eldorado, des troupeaux de bisons sauvages comptant encore des milliers de têtes. 

Et c’est profondément troublant, voire dérangeant, car le narrateur nous place au-delà du bien et du mal, nous immerge dans le cloaque de la complexité des êtres, où se mêlent grandeur et infamie, dignité et mesquinerie. Dans ce chaos, Thomas et John (que nous ne connaîtrons qu’à travers le témoignage de son compagnon, paradoxalement discret à son sujet, bien qu’il représente son "havre de beauté et d’humanisme", et qu'il soit l'amour de sa vie) s’adaptent, avec courage et endurance, tout en conservant une sensibilité qui déconstruit mieux que n’importe quel discours le mythe d’une virilité brutale et décérébrée. Bien que conscient de l’injustice et de la violence faite aux Indiens, le narrateur l’accepte, contraint par les circonstances, l’appartenance à un camp - "(celui) du plus grand nombre" - la sauvagerie du moment, la nécessité de la survie. Et parce que quand "au départ on n’est rien, on peut voir un massacre sans broncher". Il a même "le sentiment d’avoir accompli quelque chose de juste, sans que ce soit de la justice", tout en étant "à la fois épouvanté et outré contre lui-même car (il) trouve un étrange plaisir à l’assaut". S’il éprouve de la tristesse pour les perdants, et envers cet ennemi pour lequel chaque soldat a un petit bout de tendresse, elle s’accompagne d’une sorte de fatalité, nourrie de la conscience aigüe de la futilité de la vie humaine. Il n’y a pas de remise en question du fait d’être d’un camp ou de l’autre, c’est la grande machinerie humaine, il est pris dedans, les autres et nous avec, "tous victimes du même joueur de bonneteau".

Ils sont finalement à l’image du monde qui les entoure, divers et contradictoire : si "souvent, en Amérique, on peut devenir fou à force de laideur", on y tombe aussi parfois sur des beautés qui éblouissent et émeuvent aux larmes. 

Quel roman, qui tour à tour emporte, émeut, glace et oppresse, quand il ne provoque pas toutes ces émotions simultanément ! Quel talent pour mêler l’épique et l’intime, la violence et la délicatesse, la sensualité et la pudeur… Sebastian Barry parvient à transfigurer la sauvagerie qui hante son récit en quelque chose de grand et de complexe, et qui pour un peu ne semblerait pas vain, ne serait-ce que pour les rares mais tenaces étincelles d’humanité qu’il y sème, ici et là, posant contre la barbarie du monde la déconstruction des carcans moraux et sociaux.

Et puis il y a cette écriture, riche et spontanée, gouailleuse et poétique, traversée d’une sincérité poignante.

Un GROS coup de cœur !


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Lire Irlandais, chez Céline :


Petit Bac 2023, catégorie MOMENT DE LA JOURNEE

Commentaires

  1. Il me semble que j'ai commencé un livre de cet auteur sur la Première Guerre mondiale sans le finir, je ne sais plus pourquoi. Le titre dont tu nous parles là semble donner une vision très particulière de l'émigration irlandaise, c'est bien tentant.

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    1. Plus qu'une vision particulière de l'émigration irlandaise, c'est un regard très original -et en même temps très crédible- sur la conquête de l'Ouest. Le héros est atypique et en même temps comme familier, bref c'est un roman qui semble nous prendre sans cesse à contre-pied.
      J'ai lu deux autres titres de cet auteur, et trouvé celui-là très différent. Même si j'ai apprécié Du côté de Canaan ou L'homme provisoire, ce sont des textes lents, qui à mon avis ne peuvent emporter l'adhésion de tous les lecteurs.

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  2. Pas lu celui-ci mais beaucoup apprécié les quatre que j'ai lus, Du côté de Canaan, Le testament caché, Les tribulations d'Enneas McNulty et Un long long chemin.

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    1. Je crois d'ailleurs avoir noté Le tribulations d'Enneas.. il y a une éternité, sur tes conseils... je n'en ai pas fini avec cet auteur, c'est certain (d'autant plus qu'il y a une sorte de "suite" à ces "Jours sans fin", m'apprend The Autist Reading ci-dessous). Je n'en ai lu que deux autres, mais celui-là a vraiment une saveur particulière, un ton et un propos qui lui sont propres. Ne passe pas à côté..

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  3. Thomas m'a tellement ému... C'est une vraie belle âme qui tranche dans cet univers... impitoyable.
    Winona prend la parole pour raconter la suite de leur histoire dans "Des milliers de lunes", si jamais ça te dit de prolonger la rencontre ;-)

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    1. Si ça me dit ?!! Je ne manquerais ça pour rien au monde... j'ai terminé ce livre il y a plusieurs semaines et j'en suis encore ébahie, à vrai dire... Sebastian Barry y réalise un vrai tour de force, je trouve, en réussissant à trouver cet équilibre improbable entre sensibilité et brutalité. Chapeau !!

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  4. eh ben tu es conquise et enthousiaste ! pour ma part je passe, j'ai lu pas mal de livres sur la conquête à une époque et maintenant je préfère me concentrer sur les romans écrits par des auteurs Cherokee ou Oglala ou Paiute. Mais oui c'était vraiment une drôle d'époque et je sais que Barry écrit bien (j'ai lu un de ses livres mais impossible de me souvenir du titre)

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    1. C'est Le testament caché que tu as lu (je suis allée fouiller sur ton blog) ! j'ai trouvé celui-là différent de ceux que j'avais personnellement déjà lus. Le ton que donne la voix du narrateur est très singulier, c'est à la fois populaire et poétique, et puis Barry va là où on ne l'attend pas... (j'essaie de te convaincre encore, tu vois..).

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  5. Ça fait des années que "Testament caché" est sur ma liste .. Celui dont tu parles doit se rapprocher de la réalité de cette conquête sauvage et sans pitié dont les Américains ne veulent pas se souvenir.

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    1. Je n'ai pas lu Le testament caché, mais j'ai cru comprendre qu'il est davantage dans la veine de "Du côté de Canaan" : dans les deux l'héroïne est une très vieille femme qui revient sur sa vie, et d'après les avis, on est sur un rythme lent là aussi...

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  6. Je me demande ce que ça donnerait au cinéma...
    Plutôt Little Big Man ou plutôt Brokeback Montains? Un peu de chaque?
    Pas un "western" des années 1950, en tout cas, si je comprends bien.
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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    1. Bonjour Tadloiducine,
      C'est très bien trouvé ! oui, ce serait un mélange de ces deux films...

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  7. Je crois que je n'ai encore jamais lu cet auteur. C'est une lacune à combler, on dirait !

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    1. Je conseille en tous cas ce titre en particulier, que j'ai trouvé extraordinaire...

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  8. J'ai retrouvé mon avis sur Le testament caché, alors j'ai fort envie de continuer avec ce titre de l'auteur (ou un autre, finalement)

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  9. Un GROS coup de coeur !!! Je ne peux que noter de découvrir Barry avec ce titre ...

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