LE RECAPITULATIF DE L'ACTIVITE

"En étrange pays" - Karel Schoeman

"On était absorbé par le vide, étreint par le silence, qui n'étaient plus des étendues étrangères regardées de loin sans comprendre, la terre inconnue devenait familière et celui qui la traversait ne pouvait même plus se rappeler qu'autrefois il avait pensé aller plus loin. A mi-chemin sur la route on découvrait que le voyage était achevé, qu'on était arrivé à destination."

Fin XIXème.

L’hollandais Versluis arrive à Bloemfontein, dans l’état libre d’Orange.

Séparé par des mers et des continents de son monde familier, affaibli par une mystérieuse maladie qui lui impose une interminable convalescence, il apprivoise tout aussi lentement ce nouvel environnement décidément bien étrange.

Etrange notamment par sa nature hybride, mêlant dépaysement et familiarité. La communauté vivant ici comme au bout du monde s’efforce de reconstituer un microcosme où perpétuer l’élégance et le confort européens. On y instaure des habitudes de vie bourgeoise, avec ses réceptions où l’on sert champagnes et vins de France, ses intérieurs raffinés, ses jardins luxuriants pour ceux qui ont la chance d’avoir un puits. L’Europe y subsiste jusque dans ses dissensions, entre autres par la rivalité opposant anglais et hollandais. C’est une imitation de ce qu’on a laissé sur le vieux continent, mais sous un soleil plus implacable et sous des étoiles étrangères, au cœur de plaines désolées à subir tempêtes de grêle ou de sable et invasions de sauterelles. Le veld quasi infini qui entoure Bloemfontein semble avoir figé la ville dans cet ersatz de civilisation occidentale.

Ses habitants parlent de "l’Afrique" comme s’il s’agissait d’une perspective lointaine, une zone devenue familière avec les années mais qui reste étrangère dans ses institutions et ses coutumes. Les troubles qui agitent le Transvaal sont parfois évoqués mais ne semblent guère susciter d’intérêts, les événements même insignifiants touchant la communauté focalisent davantage l’attention.

Ce n’est plus l’Afrique, mais pas vraiment l’Europe. Des familles y envoient mourir hors de leur vue leur proche tuberculeux. A force de faire coexister trop de mondes côte à côte, beaucoup ont du mal à trouver celui dans lequel se sentir chez soi, et même les codes de conduite paraissent souvent hésitants, troublés par une sorte de schizophrénie opposant monde spirituel et existence quotidienne. Les langues, altérées, s’y mélangent. On devine être à l’aube de la création d’une nouvelle identité, avec son propre langage, son propre mode de fonctionnement.

Versluis s’imprègne avec difficulté de cette réalité hybride, subissant les bizarreries de l’environnement : la poussière et la chaleur, les longues rues très droites, la multiplicité de chiens, les la circulation lente et irrégulière…  Venu "avec une confiance aveugle", il cherche on ne sait quoi, comme en quête d’une vérité dissimulée sous l’étrangeté que génèrent ces contradictions. Homme de rectitude dans ses valeurs et ses croyances, s’efforçant d’être toujours dans le contrôle de soi, l’indolence de ce pays souvent lui répugne, en même temps que la vacuité, voire le ridicule, de l’obstination avec laquelle la communauté de Bloemfontein entretient un mode de vie incongru par rapport à son environnement, parfois l’effleure. Aspirant à la solitude, la présence et la sollicitude des autres lui pèsent. 

Les Scheffler détonnent dans cet univers régi par les apparences et les petites ambitions. Introduit dans le cercle familial du pasteur, Versluis est d’abord désarçonné par la sincérité désarmante de l’homme, et encore plus par celle de sa sœur handicapée, qu’il juge impudique. Scheffler, avec une grande honnêteté morale, lui confie ses doutes et ses questionnements sur sa vocation, mais il est aussi le seul à s’interroger sur la légitimité de la domination européenne sur un peuple africain à qui on impose, au nom de la pseudo supériorité d’une civilisation, tromperies et humiliations.

Le lecteur comprend peu à peu que l’hermétique Versluis cherche sa place, non seulement au sein de cette contrée isolée, mais aussi dans le grand magma qu’est l’existence. Toutes les étapes de cette quête, peurs et tâtonnements, régressions et espoirs, sont déroulées avec minutie, ce qui confère au texte une lenteur et un sentiment récurrent d’incertitude propres à le plonger dans l’ambiance atypique de cet "Etrange pays".


Un autre titre pour découvrir Karel Schoeman : Des voix parmi les ombres

Lecture faite dans le cadre du Mois Africain, chez Jostein

Commentaires

Anonyme a dit…
Encore un auteur noté depuis des années et toujours pas lu... quand y arriverais-je ? Ce titre a l'air tellement bien ! Ah c'est presque rageant !
nathalie
keisha a dit…
Là j'ai un peu d'avance, j'ai quasiment tout lu de l'auteur!!!
je lis je blogue a dit…
C'est un roman très contemplatif, non ?
Sandrine a dit…
Quand j'ai lu pour la première fois Karel Schoeman (en 2016 me dit mon blog), je me suis promis de remettre ça... et je ne l'ai toujours pas fait...
Kathel a dit…
Déjà noté chez Keisha, il faudrait que je trouve quel roman de l'auteur pourrait me convenir le mieux...
Athalie a dit…
De cette autrice, j'ai lu Cette vie, un roman qui m'avait bluffée. Même si, au départ, l'ambiance, la lenteur, l'incertitude ( et oui, c'est très ressemblant) avait failli me lasser. Heureusement, j'ai eu la bonne idée de m'immerger dans cette écriture singulière ... Moi aussi, je m'étais juré de continuer à lire Karel Schoeman, alors merci pour le rappel !
Ingannmic, a dit…
D'autant plus rageant que je suis persuadée qu'il s'agit là d'un auteur pour toi !!
Ingannmic, a dit…
Grrr, malheureusement, il m'est impossible d'aller voir ça.. mais je sais qu'Eeguab est aussi un grand fan de l'auteur, j'irais piocher des idées pour poursuivre ma découverte de Schoeman sur son blog, en attendant de pouvoir de nouveau accéder au tien.
Ingannmic, a dit…
Oui, assez, mais il n'est pas ennuyeux, même si sa lecture prend du temps. La plume de l'auteur nous met à l'unisson du rythme du récit.
Ingannmic, a dit…
C'est un comble, car figure-toi que c'est grâce à toi que j'ai découvert cet auteur, à l'occasion de la LC que tu avais organisée dans le cadre de l'activité Lire le monde. Or, je n'avais pas été si emballée que ça par ma lecture, c'est donc étonnant que je renoue avec lui avant toi... en tous cas tu peux remettre ça, comme tu dis, avec ce titre, il est très bien !
Ingannmic, a dit…
Je n'en ai lu que deux, et j'avais eu un peu de mal avec Des voix parmi les ombres. Mais tu trouveras sans doute ton bonheur chez Keisha ! Tu peux aussi aller fouiller chez Eeguab, qui en a lu plusieurs (c'est d'ailleurs lui qui m'a conseillé "En étrange pays", il y a 7 ans !!). Voici le lien vers son index : http://eeguab.canalblog.com/archives/2016/02/01/33303254.html
Ingannmic, a dit…
Karel est un homme ! Du coup je viens d'aller lire ton billet, qui m'a plutôt fait penser à "Des voix parmi les ombres" (les répétitions, les réminiscences, les ombres fantomatiques...) qui m'avait laissée un peu perplexe, mais qui me donne très envie quand même !
En tous cas, je recommande celui-là, il est très habile dans sa manière de nous donner l'impression de n'étreindre que du vide, alors que non.... en réalité, il parle de l'essentiel.
Electra a dit…
bizarrement je le connais, j'ai lu Cette Vie de lui, mais avant de rédiger des billets sur mes blogs, mais je me souviens m'être dit, comme Athalie, que je devrais continuer à le lire ! sans doute inspirée par Keisha à l'époque :-)
Marilyne a dit…
Avec ton billet, tu raviver des souvenirs de lecture ( pas chroniqué ), ces impressions. J'avais été saisie par l'atmosphère.
Jostein a dit…
En lisant ton avis, je pressens une lecture d’atmosphère mais plutôt intelligente. Et en parcourant les commentaires, je m’aperçois que cet auteur que je n’ai jamais lu est un incontournable pour ce mois africain. Et ce titre me semble une belle porte d’entrée.
Aifelle a dit…
J'ai pas mal lu sur l'Afrique du Sud, mais pas cet auteur là. A moins que j'aie oublié (ça m'arrive). Je viens de découvrir Olivier Norek après tout le monde, alors ne désespérons pas pour Karel Schoeman.
Fanja a dit…
J'étais convaincue de l'avoir lu au vu du titre, mais c'est Retour au pays bien-aimé que j'avais lu (et adoré !) il y a un moment maintenant, et j'avais prévu "d'enchaîner" avec ce titre-ci. Merci pour le rappel !
Dominique a dit…
je crois avoir lu tout ce qui a été traduit et c'est un auteur que j'aime énormément , tous ses romans ont une note très mélancolique, parfois d'une tristesse profonde, c'est une Afrique peu connue qu'il nous offre
Ingannmic, a dit…
Le mois africain est une bonne occasion (c'est ce qui m'a personnellement décidée à le sortir de mes piles, où il végétait depuis quelques années...) et il reviendra sans doute l'année prochaine, ça te laisse le temps de choisir un titre !
Ingannmic, a dit…
Il faut dire qu'elle est très bien rendue, et donne véritablement le sentiment d'être dans un monde à part, tâtonnant, balbutiant et sourdement inquiétant aussi..
Ingannmic, a dit…
"En lisant ton avis, je pressens une lecture d’atmosphère mais plutôt intelligente." oui c'est bien résumé, je précise juste qu'il est complètement accessible. Et Karel Schoeman est en effet un grand auteur sud-africain (j'avais même un doute sur le fait qu'il ait eu le prix Nobel, mais non, et c'est vrai qu'il y a déjà Coetzee...).
Ingannmic, a dit…
Mais oui, il n'est jamais trop tard ! Et tu vois, moi je n'ai toujours pas découvert Norek...
Ingannmic, a dit…
De mon côté je note Retour au pays bien-aimé pour la prochaine édition du mois africain !
Ingannmic, a dit…
Oui, du coup je m'étais renseignée, lors de ma 1e lecture de cet auteur, sur cet état libre d'Orange, dont je n'avais jamais entendu parler.
eeguab a dit…
J'ai moi aussi tout lu ou presque de ce qui est paru en France de cet auteur qui est pour moi une référence absolue. Merci pour le lien, sympa. C'est vrai que j'ai été impressionné par Schoeman dès ma première lecture, Retour au pays bien-aimé.
A bientôt.
Ingannmic, a dit…
C'est sur tes conseils, je crois, que j'avais noté celui-là.. j'irai lire tes avis sur ses autres titres pour poursuivre ma découverte de cet auteur.