LE RECAPITULATIF DE L'ACTIVITE

"La soustraction des possibles" - Joseph Incardona

"Ce n’est pas de votre faute si vous êtes né pauvre. Mais si vous mourez pauvre, vous en êtes responsable."

Les années 80. Genève et ses lieux qui attirent la richesse, ses club-houses et ses grands restaurants, ses salles de jeux et ses banques peu regardantes sur la provenance des fonds qui lui sont confiés. Il faut dire que d’un point de vue juridique l'évasion fiscale n'est pas considérée comme un délit par les autorités helvétiques, et la loi contre le blanchiment n'entrera en vigueur qu'en 1997. Et puis le capitalisme connaît alors, avec la chute du bloc soviétique, une de ses apogées. Place au règne décomplexé de la finance, qui ne connait ni frontière ni garde-fou.

C’est donc une histoire d’argent ? 

C’est en tout cas ce que l’on suppose d’emblée, en faisant la connaissance d’Aldo.

Aldo Bianchi, 38 ans, est célibataire et professeur de tennis. Mais il peut faire mieux, et surtout ne veut pas se contenter de demi-mesures. Il veut grimper tout en-haut, devenir numéro un. Non pas en maniant la raquette, son temps est passé depuis longtemps, mais en faisant de son court un territoire de chasse, celui où il séduit les épouses d’hommes riches à l’orée de leur déclin, quand la perspective de la vieillesse et de sa laideur les jette dans le renouveau d’une aventure qui les rassure, et qui vient pour un temps briser l’ennui qui les accable. Mais Aldo le sait, il faut qu’il se dépêche : il ne lui reste plus qu’une quinzaine d’années avant de devoir tirer un trait sur son pouvoir de séduction. Alors il vise un gros poisson, et ferre Odile, femme de René Langlois, à la tête d’une grande entreprise céréalière, sur le point d’investir dans ces nouveaux OGM très prometteurs (le futur est à l'hybridation, à la sélection, au bouleversement de la biodiversité). Sa maîtresse lui permet rapidement d’arrondir ses fins de mois en assurant le transport de mystérieuses mallettes. 

Son aventure débridée avec Aldo fait temporairement oublier à Odile les regrets qui inconsciemment lui pèsent, ceux de s’être soumise à l’attrait de l’homme riche et à son pouvoir, de s’être laissée acheter et corrompre au nom d’un confort et d’une sécurité devenus une prison, d’avoir condamné sa fille à suivre le même modèle. Mais pour l’instant, elle se consacre à la jouissance (dans les deux sens du terme) que lui procure cette liaison, redécouvre la générosité du plaisir, l’excitation des rendez-vous clandestins. Elle en finit par se croire amoureuse…

Aldo aussi tombe amoureux. Mais pas d’Odile. A l’occasion d’une de ses missions extra professionnelles, il rencontre Svetlana, jeune mère célibataire et ambitieuse, employée de banque en pleine et fulgurante ascension.

Le coup de foudre est réciproque.

C’est donc une histoire d’amour, comme le proclame l’auteur dès l’entame du roman ?

Oui, mais c’est aussi, quand même, une histoire d’argent. Aldo et Svetlana ont un objectif commun, et banal, puisqu’il est celui qui mobilise l’ensemble des protagonistes : en avoir toujours plus (vous aurez compris de quoi). Alors Aldo et Svetlana ont un plan. Et pour le coup plus qu’ambitieux : énorme. Et donc proportionnellement risqué…

C’est donc un polar, aussi, où s’enchevêtrent intérêts des uns et magouilles des autres, où les mondes de la finance et de l’économie s’acoquinent avec le grand banditisme.

Joseph Incardona, au-delà de dépeindre le cynisme et la vacuité de ce royaume du pognon qui divise le monde en deux camps : ceux qui en sont et ceux qui voudraient en être -et face à cela, nulle idéologie, nul altruisme qui tiennent-, s’interroge en passant sur les mécanismes existentiels qu’il sous-tend. Dans quelle mesure cette course à l’argent est-elle un palliatif aux désarrois, au mal-être des hommes ? "Plus personne ne sait ce qu'il est vraiment devenu, un moyen, un but, un prétexte, une dématérialisation de nos existences ?"

J’ai beaucoup aimé retrouver la plume de Joseph Incardona, son énergie et sa diversité. Tantôt elle claque avec une sécheresse qui va droit au but, tout en se teintant d’un humour et d’une ironie féroces, tantôt elle s’assagit en retrouvant un rythme neutre, comme pour ménager des temps de respiration. L’auteur se pose régulièrement en observateur extérieur, digressant sur la manière dont il a conçu son texte, déclarant par de surprenantes apartés son amour pour certains de ses personnages, faisant des remontrances à d’autres. Et tout cela en maintenant une parfaite homogénéité. 

Bon, il me semble que le roman aurait gagné à être dégraissé d’une bonne centaine de pages, mais ce que j’en retiendrai surtout, c’est de l’avoir trouvé aussi divertissant (on sourit souvent) qu’intelligent.


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Commentaires

  1. Un bon écrivain si j'en crois mes quelques expériences. Mais un écrivain auquel je ne pense pas assez quand je cherche quoi lire.... pourquoi ?

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    1. Je n'ai pas été déçue non plus jusqu'à présent, et j'ai vraiment apprécié le ton qu'il emploie ici, jouant avec le lecteur, l'incluant dans le récit. Pourquoi il ne te vient pas à l'esprit quand tu cherches de quoi lire ? Peut-être simplement parce que tout un tas d'autres auteurs y parviennent avant ?

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  2. Deuxième billet sur un roman de l'auteur aujourd'hui, là va falloir que je m'y attaque aussi!

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    1. Je conseille souvent Derrière les panneaux il y a des hommes, mais c'est du noir glauque. Je l'avais offert à ma mère pour Noël, et elle s'est dit très étonnée que j'ai aimé un livre avec autant de sexe !! l'ennui, c'est que ce n'est absolument pas le souvenir que j'en garde, comme quoi d'un lecteur à l'autre... du coup, je peux te conseiller celui-là, il est enlevé, le ton est drôle et assez malin. J'ai vu le billet d'Alex sur son dernier titre, qui me tente aussi pas mal...

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  3. Un auteur que je n'ai pas encore abordé. Il est venu dans ma librairie ces jours-ci, mais je n'ai pas pu y aller.

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    1. Ah, dommage parce qu'il est très sympathique ! J'ai eu l'occasion d'échanger avec lui à deux reprises, sur un salon, et ça a été un plaisir à chaque fois..

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  4. Je prévois aussi depuis un moment de lire cet auteur. La médiathèque n'en a qu'un, celui-ci, je crois... A voir !

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  5. Coincidence amusante de découvrir cet auteur avec deux romans chroniqués le même jour, sur des sujets pas si différents puisque l'argent (et son manque) y est central. Celui-ci me tente bien !

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    1. Mais où est donc cette autre chronique que je ne trouve pas sur les blogs auxquels je suis abonnée ?

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    2. Ici
      https://alexmotamots.fr/stella-et-lamerique-joseph-incardona/

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    3. Ingannmic, tu trouveras la fameuse chronique chez Alex
      https://alexmotamots.fr/stella-et-lamerique-joseph-incardona/

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    4. Merci ! J'ai en effet entendu parler de ce titre, qui vient de sortir, et qui me tente bien aussi. Je guetterai sa sortie poche...

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  6. Un auteur que je ne connais pas. A priori ces personnages et leur recherche de l'argent ne me paraissent pas très sympathiques. Est-ce que l'on peut vraiment s'intéresser à eux? Par contre et je suppose que c'est l'intérêt du roman (?) une critique du capitalisme quand il n'y a plus de barrière au profit sauvage et immoral.

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    1. Oui, on s'y intéresse, même si on ne comprend pas forcément cet attrait pour l'argent qui prime sur tout.. certains sont même assez surprenants, laissent voir des fêlures touchantes... mais la principale qualité de ce livre, à mon avis, c'est son écriture, originale et souvent drôle malgré le propos..

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  7. Si ce livre croise ma route je le lirai, pas pour le monde de l’argent mais pour le style de l’auteur.

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  8. C'est un des rares écrivains actuels qui parvient à me faire rire et rien que pour ça j'ai très envie de continuer à le lire.

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    1. Et ce n'est pas rien ! Moi aussi il me fait rire (et de manière intelligente)..

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  9. Je viens de lire Stella et l'Amérique, je n'avais rien lu de cet auteur, et je me suis régalé, humour, impertinence, amoralité, c'était savoureux. Je lirais volontiers celui-ci.

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    1. J'ai repéré "Stella...", dont le ton semble de la même veine, mais qui, me semble-t-il, est plus court. Je suis sûre qu'il me plaira ! Et n'hésite pas pour "La soustraction..", tu y retrouveras l'humour et l'impertinence.

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  10. "On prend quand même bien du plaisir aux saillies du langage, au rythme des sarcasmes, la voie off est impitoyable dans le pays du calvinisme capitaliste." C'était ma phrase de conclusion pour ce titre ... Comme toi, j'ai beaucoup souri, et c'est finalement à peu près tout ce que j'en ai retenu ! Je lirai peut-être le dernier ceci dit, en poche ou en prêt, cependant.

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    1. Je crois que j'en garderai un peu plus (mais seul le temps le dira), parce que j'ai vraiment été séduite par le ton, et la manière dont l'auteur aborde et triture ses personnages...
      J'ai découvert l'auteur avec "Derrière les panneaux il y a des hommes", qui est complètement différent, très sec et très glauque, et j'avais beaucoup aimé. Pour l'anecdote, je me suis fait dédicacer celui-là sur un salon, et quand j'ai précisé l'orthographe de mon prénom, parce que juste avant, R.J. Ellory et je ne sais plus quel autre auteur (pourtant français, je crois) avaient eu du mal, il m'a rappelé que c'était celui d'une des héroïnes de "Derrière les panneaux.." (j'avais oublié ...) !

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  11. Je me demande si ce n'est pas ce titre que j'avais commencé en livre audio mais il y a eu un couac et les chapitres se sont mélangés, je n'ai donc rien compris ^^

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  12. en te lisant, et en lisant les commentaires, je me dis tant mieux si tu as aimé retrouver cet auteur, mais moi je passe mon chemin, le sujet ne me tente pas du tout ;-)

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    1. C'est a priori un sujet et un univers qui ne m'attirent pas non plus, mais Joseph Incardona sait nous accrocher avec son sens de la dérision, et son écriture vive, souvent drôle.

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  13. Bonjour Ingannmic, je ne suis pas sûre d'avoir compris tous les tenants et les aboutissants de l'histoire mais j'avais aimé. C'était le premier Joseph Incardona que je lisais. Je n'ai pas écrit de billet à son sujet. Bon dimanche.

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    1. Bonjour Dasola, pareil pour moi, certaines subtilités liées aux magouilles financières m'ont échappé, mais cela ne nuit pas à la compréhension de l'ensemble, c'est le principal...
      Bon dimanche à toi !

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