"Le sillage de l'oubli" - Bruce Machart

"Même si on frotte un étron desséché avec de l'huile de lin, on n'obtient rien d'autre que de la merde qui brille".

Cela commence comme un western sombre et macabre.

Texas, à l'aube du XXème siècle. A Lavaca county, où l'on vit de la terre et de l'élevage, ce sont pour la plupart des immigrés d'Europe de l'est -des tchèques, souvent- qui détiennent les exploitations.
Klara Skala meurt en mettant au monde son quatrième fils, Karel. Elle laisse derrière elle un veuf amer, que seule la présence de sa femme était parvenu à adoucir. Redevenu mutique et brutal, Vaclav Skala élevera ses garçons à la dure, les faisant travailler comme des bêtes de somme.

Comme dans un western, on entend le frottement des chevaux qui s'ébrouent, on respire l’âcreté de la poussière et l'aigreur de la sueur des hommes imbibés de bière ou de whisky, on tressaille à l'évocation de leur virilité brutale, on serre les dents à celle du destin qui attend la plupart des femmes...

Comme dans un western, certaines séquences paraissent à peine crédibles, rehaussées d'un caractère volontairement épique. Comme quand, par exemple, la main des filles et les hectares de terre se jouent à la course (de chevaux, bien sûr). Mais cela fait partie du jeu, et c'est avec facilité que l'on s'y laisse prendre...

En revanche, nous sommes loin des décors en carton pâte, des héros invincibles et des scenarii aux dialogues simplistes. Parce qu'il y a le bouillonnement de l'écriture de Bruce Machart, et cette puissance d'évocation qui vous fait vous passionner autant pour la description du vol nocturne d'un grand duc que pour le récit d'une bagarre sanglante opposant père et fils. Et parce que malgré leur violence, leur folie parfois, la plupart de ces hommes, que le malheur a rendu mauvais, rêvent en secret de douceur et de tendresse maternelles, de paix et de reconnaissance.

L'intrigue se concentre autour de deux courtes périodes de la vie de Karel, distantes d'une quinzaine d'années. Ainsi, au gré d'allers retours entre passé et présent, nous découvrons à la fois les événements qui l'ont libéré de la férule paternelle, le laissant, à quinze ans à peine, indépendant mais seul, et ceux qui entourent le moment où il devient à son tour père d'un garçon. Hanté par la nostalgie d'une mère qu'il n'a pas connu, endurci par la froideur d'un père qui ne lui a jamais pardonné la mort de sa femme chérie, il prend conscience de la complexité des sentiments qu'il éprouve malgré tout pour celui-ci, ce mélange de haine et de respect qui forme une étrange tendresse.

C'est donc -entre autres- de filiation qu'il est ici question, et de la façon dont on peut s'enrichir de ce qui nous a été transmis, quand bien même il s'agit de douleur et de cruauté.

"Le sillage de l'oubli" est un récit fort et violent, auquel je ne ferai qu'un -petit- reproche : certaines métaphores, trop lyriques, m'ont parfois semblé en inadéquation avec la maîtrise stylistique que Bruce Machart déploie par ailleurs dans l'ensemble de son texte.

J'ai eu le plaisir, une fois de plus, de faire cette en commun avec Athalie. Son avis est ICI.

Commentaires

  1. Un premier roman qui m'avait également emballé. J'ai hâte de découvrir Machart aux commandes de nouvelles dans son recueil qui vient de paraître chez Gallmeister aussi.

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    1. Tu fais bien de le noter : il s'agit d'un premier roman, et la maîtrise en est d'autant plus stupéfiante..
      J'ai noté également le recueil de nouvelles qui vient de paraître, dont je n'ai entendu que du bien pour l'instant.

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  2. Moi aussi j'avais été emballée par ce roman, par son côté rude.

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    1. C'est vrai que cet aspect âpre, rude, comme tu dis, est ce qui fait en grande partie l'intérêt du roman..

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  3. "Comme dans un western", il y a les chevaux qui suent, les cadavres des vaches, le trafic d'alcool, et il y a tout autre chose comme tu le dis, et que j'ai négligé dans ma note, la recherche de la tendresse, d'une douceur inconnue et d'une sensualité libre. La scène de la photo du mariage qui disparaît dans l'eau m'a touchée et j'ai adoré le ralenti de la course dans la nuit folle de séduction et de violence ... Les métaphores lyriques ne m'ont pas gênée, je dirais presque, au contraire, que c'est plutôt les "retours dans le réel" qui me semblaient un peu plus plats, mais ce n'est qu'une légère divergence entre nos avis, par ailleurs, je trouve, une fois de plus, qu'ils se complètent .... Le vol nocturne du grand duc, par exemple, je n'ai pas réussi à le caser, et j'aurais aussi voulu parler du prêtre, et de la mort du père, et de la pluie, de la voiture de karel qui cahote ....
    A quand la prochaine chevauchée? Un Russel Banks ? On avait évoqué je crois, le projet d'une lecture commune de l'ensemble de son oeuvre ? Tu me dis. Bonne soirée !

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    1. Ouiiii, le prêtre, c'est vrai !! Mais bon, difficile de faire exhaustif avec un texte qui regorge d'autant de moments intenses...

      Ce n'est pas le lyrisme à proprement parler qui m'a gênée, mais les images utilisées, qui tombent parfois comme des cheveux dans la soupe (j'ai essayé de retrouver des exemples lorsque j'ai rédigé ma critique, mais il ne doit pas y en avoir beaucoup, car ma recherche a été vaine).

      En ce qui concerne une prochaine LC, Banks, ce serait pas mal : j'ai Continents à la dérive dans ma PAL.

      J'ai aussi rajouté pas mal de nouveaux titres dans ma pile (bah, oui, j'étais en vacances la semaine dernière, et... j'ai pas pu m'empêcher de faire un tour à la bouquinerie), tu peux y jeter un œil, voir si quelque chose t'inspire.

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  4. J'ai moi aussi beaucoup apprécié ce livre, je l'ai d'ailleurs chroniqué.

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    1. Oui, j'ai lu ton billet !
      J'ai l'impression que ce roman fait l'unanimité...

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  5. Un premier roman qui me tente beaucoup.
    Et cette citation, quelle entrée en...matière ! :)

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    1. Bonjour manU B et bienvenue ici,

      Il faut se laisser tenter (d'autant plus qu'il est dorénavant au format poche), cette citation n'est qu'un avant-goût !
      Et en effet, pour un premier roman, il est étonnement maîtrisé et puissant.

      Bonne soirée.

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  6. Comme toi, j'ai trouvé que Bruce Machart avait forcé sur les métaphores. Et j'ai vraiment eu du mal pour terminer le livre.

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    1. Je crois que c'est le premier avis mitigé que je lis sur ce roman. Tu me rassures un peu, je finissais par croire que j'avais rêvé ses images parfois trop ... trop ... lyriques, sans doute, est le mot juste !
      Mais sinon, j'ai apprécié cette lecture, je me dis qu'il aura peut-être corrigé ses défauts dans ses prochains textes..

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