"Le supplice de l'eau" - Percival Everett

Coup de gueule...

Résumer les romans de Percival Everett présente en général peu d'intérêt. Ses récits, rarement linéaires, allient complexité de la forme et clarté quant à la teneur du message que l'auteur a souhaité transmettre.
Aussi, "Le supplice de l'eau" a beau tantôt guider -ou perdre- le lecteur dans les arcanes de la philosophie grecque, tantôt le dérouter par des passages rédigés dans un charabia quasiment incompréhensible, le but de l'auteur est quant à lui limpide : fustiger, avec une virulence peu commune, l'attitude d'un gouvernement américain qui, au nom de la défense de la démocratie et de la sécurité, commet ses exactions en toute impunité.

Pour ce faire, il se livre à une démonstration que d'aucuns qualifieraient de grossière, mais qui a le mérite d'être efficace. Ismaël Kidder est un homme cultivé, voire érudit, qui écrit sous le pseudonyme d'Estelle Gilliam des romans à l'eau de rose dont le succès lui permet de vivre confortablement. La vie de ce père divorcé a basculé avec l'enlèvement de sa fille de onze ans, retrouvée morte après avoir été violée et mutilée. Il séquestre dans le sous-sol de sa maison un homme qu'il a décidé de tenir pour coupable du crime, qu'il torture...
Doté d'une grande capacité d'analyse et de réflexion, le héros fait par ailleurs preuve d'un comportement arbitraire et illogique en reportant sur un innocent la douleur d'avoir perdu sa fille. Et l'on devine que c'est justement sa souffrance qui sert de prétexte à sa barbarie, et lui confère le droit de s'y livrer. 
... Tout comme, sous prétexte d'avoir subi la douleur des attentats du onze septembre, le gouvernement américain s'est permis Guantanamo ou Abou Graïb.

Oui, c'est aussi simple que cela, et Percival Everett ne se donne même pas la peine de déguiser son message, car telle n'est pas sa volonté. La forme caricaturale que prend parfois sa démonstration révèle l'ampleur de son incontrôlable révolte face aux choix politiques et stratégiques de l'administration Bush, son écœurement face à l’aveuglement et la passivité de ses concitoyens, et sa détresse face à cette société qui se dit civilisée, mais qui ne sait répondre à la violence que par une autre violence arbitraire, qui se prétend celle des droits de l'homme, et qui légitimise la torture et la stigmatisation.

Cependant, ne vous méprenez pas. "Le supplice de l'eau" est loin d'être un roman simpliste, et nécessite même une certaine concentration de la part du lecteur. A l'image des divagations philosophiques de son héros, qui sombre peu à peu dans la démence, le récit est tortueux, et, sans mauvais jeu de mots, torturé.
Au point de pouvoir, sans doute, en rebuter certains...
En ce qui me concerne, j'ai une fois de plus été ravie de retrouver Percival Everett, sa colère et la sinuosité de son écriture.

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Commentaires

  1. Je ne l'ai pas lu celui-là. On dirait qu'on n'y trouve pas la pointe d'humour qui caractérise souvent les romans de cet auteur parfois déroutant...

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  2. Maintenant que j'y pense... sans doute moins que d'habitude, en effet, mais on y retrouve malgré tout quelques traits d'humour, toujours très noir et très cynique, bien sûr..

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  3. Pour celui-ci je passe mon tour...;)

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    1. Je comprends... si tu veux un jour te réconcilier avec Everett, je te conseille "Blessés", un roman plus "classique", plus linéaire que ce à quoi il a habitué ses lecteurs..

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  4. Je l'avais emprunté à la médiathèque il y a quelques mois attirée par le résumé. Après une dizaine de pages j'ai lâché. J'avais vraiment du mal avec les passages philosophiques. Il faudrait que je réessaie car là, je ne m'attendais pas à une lecture aussi exigeante.

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    1. Je t'avoue que j'ai personnellement survolé certains passages, un peu trop compliqués pour moi, sans que cela gêne vraiment ma lecture. Et contrairement à toi, je m'attendais à ce qu'elle soit exigeante, j'avais donc un avantage.. Si tu ne connais pas du tout Everett, tu peux aussi commencer par des titres tels que Blessés ou Pas Sydney Poitier, excellents tout en étant plus abordables.

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