"Soupe de cheval" - Vladimir Sorokine

A table !

Dans un wagon du train Simféropol-Moscou, se conclut un étrange marché.

Boris Ilyitch Boumistrov sort d'un camp de rééducation. Cet individu à l'aspect répugnant, inquiétant, prie Olia, rencontrée dans le train, de l'autoriser, une fois par mois, à assister à l'un de ses repas, spectacle qui lui procure un plaisir orgasmique.  Elle percevra pour cela une importante rétribution. Décontenancée par cette surprenante proposition, la jeune fille l'accepte pourtant, essentiellement motivée par le gain qu'elle en retirera.

Ainsi s'instaure un singulier rituel entre ces deux inconnus. Leur rendez-vous mensuel est comme une parenthèse hermétique au reste de leurs existences : c'est dans le plus grand secret qu'Olia se soumet à ce cérémonial régulier, dont les modalités évoluent peu à peu. Arrive un moment où l'assiette que lui sert Boris dans les appartements successifs -de plus en plus luxueux- où il l'emmène, est vide. La jeune fille doit alors feindre de manger, pendant que son spectateur entre dans des transes de plus en plus intenses.

Pendant ce temps, les années passent...

"Soupe de cheval" est un texte court (il s'agit d'ailleurs d'une nouvelle, rééditée hors de son recueil par les Editions Olivier), une sorte de fable glauque, qui procure un sentiment d’écœurement et de malaise. Le jeu pervers auquel se livrent Olia et Boris instaure une forme de dépendance d'autant plus malsaine qu'elle est a priori incompréhensible. 

La volonté de l'auteur, avec ce conte subtilement cruel, devient, au fil des évolutions du récit, évidente. Le lecteur comprend qu'il convient d'y voir une parabole des mutations qui, en l'espace de deux décennies, ont transformé la Russie, un mal en chassant un autre. Le récit débute avant la fin de l'ère soviétique, pour s'achever dans une Russie contemporaine gangrenée par la mafia. Au rationnement, à la rigueur, aux privations qui focalisent les fantasmes sur le prosaïsme d'une assiette pleine, succèdent le cynisme et l'iniquité d'une économie de marché où la jouissance ultime réside dans le fait même de posséder, devenu l'échelle de mesure d'un pouvoir exercé en toute impunité, et non plus le moyen de satisfaire des besoins vitaux.

La démonstration pourrait sembler un peu grossière, mais on se laisse facilement prendre à l'atmosphère étrangement malsaine du récit, suffisamment intrigué pour guetter avec impatience le dénouement de cette confrontation atypique. Le style de l'auteur est également très plaisant, j'ai entre autres apprécié sa façon de transcrire les pensées de ses personnages comme s'ils les exprimaient à voix haute, et sa capacité, en quelques phrases, à les doter d'une certaine densité.

Malheureusement, la fin, obscure et d'une violence subite, m'a profondément déçue. Je ne l'ai pas vraiment comprise, et l'ai trouvée décalée vis-à-vis du reste de l'intrigue.

Commentaires

  1. Je ne suis pas spécialement tentée, sans doute parce que j'ai besoin d'un peu plus d'espoir et de foi dans le genre humain. Même si je comprends la portée, disons "politique", d'une telle démarche....

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    1. Oh, c'est loin d'être un indispensable.. j'ai apprécié la dimension étrange du récit, qui éveille la curiosité, mais je n'en garderai pas un souvenir impérissable. Et son propos est en effet plutôt pessimiste (avec comme apothéose de ce pessimisme, cette fin qui ne m'a pas plu)..

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  2. Je lis peu de littérature russe et je le regrette parce que chaque fois je suis soufflée par ce que je lis. Là encore cette nouvelle me tente beaucoup par son originalité d'abord, son ambiguïté certaine ensuite, et la métaphore achève de me convaincre ! Je note le titre et l'auteur !! :D

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    1. J'espère qu'il te plaira... ce n'est sans doute pas le must de la littérature russe, mais il est en effet intéressant et a le mérite de nous faire découvrir un auteur contemporain (quand on pense littérature russe, on a souvent tendance à l'associer à ses grands auteurs classiques).

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