"La fin de l'homme rouge" - Svetlana Alexievitch

"En 70 ans de communisme, l'URSS a créé dans le laboratoire du marxisme léninisme l'Homo Sovieticus."

Journaliste et écrivain biélorusse, Svetlana Alexievitch fait, à travers ses œuvres, s'exprimer l'autre. Ou plutôt les autres, rassemblant les témoignages d'individus multiples, à partir desquels elle brosse le portrait d'une nation, la sienne, et des divers drames qui l'ont irréductiblement marquée. Sa démarche est davantage, ainsi qu'elle le dit elle-même, littéraire qu'historique. Ce qui l'intéresse, ce sont les destins individuels, ce "petit espace" qu'est l'homme. 

Dans "La fin de l'homme rouge," elle part à la rencontre de citoyens de l'ex Union soviétique dont elle recueille, au fil de longues conversations (parfois entrecoupées de plusieurs années), les histoires. Elle tente ainsi de définir, en le laissant s’exprimer, ce qu'elle désigne comme le socialisme "intérieur", "domestique". Elle consigne la "civilisation soviétique" en questionnant non pas sur le socialisme, mais sur l'amour, l'enfance, la vieillesse, la jalousie, la danse, la musique... tous les détails d'une vie qui a disparu.

L'auteure distingue quatre générations "d'Homo Sovieticus", attachées à une époque, et plus précisément à leurs leaders respectifs : Staline, Krouchtchev, Brejnev et Gorbatchev. Elle interroge des représentants de toutes ces générations. Leurs témoignages sont parfois entrecoupés de bribes de conversations captées dans la rue à l'occasion d'une manifestation, d'un rassemblement. Ce long travail de collecte s'étend sur les années 90 et 2000. Ainsi, "l'homme rouge" s'y révèle à l'aune des changements qui ont bouleversé son environnement.

Svetlana Alexievitch met le lecteur à l'écoute de ces hommes et de ces femmes, jeunes et vieux, pauvres et riches, qui reviennent sur les années de guerre, de privations, de dictature, sur l'espoir qu'a suscité -ou pas- l'effondrement de l'URSS, sur les désillusions qui ont suivi, et lui fait entendre ces voix que le vacarme de l'Histoire rend habituellement inaudibles. 

La première impression que j'ai retiré de cette lecture est celle d'un immense gâchis, à la limite de la nausée. Bien que les témoignages soient nombreux et divers, il en émane, avec une constance prégnante et douloureuse, une souffrance et une nostalgie profondes. Nombreux sont ceux qui, parmi les aînés, se sentent démunis, car dépossédés de ce qui faisait la particularité de leur peuple, cette idée d'appartenir à une Patrie dont la grandeur était entretenue dans les esprits par le culte de la victoire lors de la seconde guerre mondiale, et de l'exploit accompli par Iouri Gagarine. Certains déplorent la perte de l'esprit de communauté et de solidarité, des longues discussions dans les cuisines familiales, de cette idéologie de l'égalité qui faisaient des ouvriers et des hommes du peuple les héros d'hier...

S'agit-il d'une idéalisation a posteriori ? Ou de la preuve de l'efficacité du matraquage idéologique ?
Comment concilier l'expression de ces regrets avec celui des souvenirs de déportation, de tortures, de privations ? Avec ces tristes anecdotes évoquant la délation d'un proche, la prison méritée pour un mot de travers ou un retard de dix minutes au travail ? Comment comprendre ces contradictions, d'autant plus lorsqu'elles sont le fait d'une même personne ?

Des champs de bataille aux goulags, des orphelinats aux foyers décimés par la malnutrition ou la tuberculose, la violence et la mort, obsession récurrente, semblent omniprésentes. Quelques-uns, comme formatés, restent néanmoins attachés à l'idéologie communiste, par incapacité à se détacher de son emprise dogmatique, allant jusqu'à affirmer que le russe n'est pas fait pour la liberté, ni pour la paix, qu'il a besoin d'une main de fer... D'autres s'attachent à distinguer l'idéologie des hommes qui la détournent. Certains, -lucides ?-, estiment enfin que les deux sont incompatibles : l'individu ne serait pas fait pour une société égalitaire. Pour ces derniers, la perestroïka a pu représenter un immense espoir, celui d'un socialisme plus doux, plus "humain". Mais l'occasion de réinventer un nouveau système, une démocratie juste et éclairée, a été anéantie aussi rapidement qu'elle avait surgi.

Pour les jeunes générations, nées alors que l'idéologie était déjà sur le déclin, la fin du communisme a été beaucoup plus facile à accepter. Le grandiose et le sublime soi-disant attachés à la Patrie n'étaient plus que de vains mots, représentés par des vieillards anonymes peuplant le Kremlin. 

La découverte de l'argent -sujet tabou sous le communisme- a été comme une bombe atomique. Quasiment sans transition, le fantasme de la grande nation s'est vu remplacé par un immense supermarché véhiculant ses propres valeurs : la réussite matérielle, la frénésie de consommation, l'individualisme... si certains tirent leur épingle du jeu, beaucoup ne se reconnaissent pas dans ces nouvelles icônes. Oubliés, le poids des mots, l'importance des livres, l'enrichissement par les idées... Le capitaliste impose le règne de l'action, la quête de pouvoir et de possessions. 

Autant dire que peu y ont trouvé leur compte. Et les témoignages évoquent un présent où la barbarie semble toujours aussi familière. Le démantèlement de l'union soviétique a commencé dans une violence qui, si elle a ensuite changé de forme, ne s'est jamais  apaisée. Les inégalités, l'insécurité, l'impunité pour les nouveaux puissants, le terrorisme, sont dorénavant le lot du peuple. L'exacerbation des nationalismes, l'intolérance mutuelle entre russes et citoyens des anciennes républiques de l'URSS, l'incompréhension intergénérationnelle amènent à un triste constat : l'homme soviétique ne se supporte plus...

Alors, qui est l'homme rouge ?
Une victime ou un bourreau ?
Un idéaliste aveugle ou un crédule qui s'est laissé abuser ?
Un homme déchiré entre sa fierté d'avoir appartenu à une grande nation qui a tenu tête au monde, et son amertume de l'avoir perdu ? Égaré entre une idéologie dont il a été baigné, fondée sur le postulat de la bonté de l'homme et une réalité qui chaque jour, lui a démontré le contraire ?
Un homme qui pensait construire un monde meilleur pour les générations futures, et ne supporte pas de s'être fourvoyé ?

L'homme rouge est un peu tout cela à la fois mais aussi beaucoup plus, car il est avant tout et simplement un homme comme les autres, avec toute la complexité que cela implique. 
Si une figure incroyablement lumineuse ou insupportablement sadique émerge parfois, nous éblouissant ou nous glaçant, la plupart du temps ces hommes et femmes ordinaires, avec leurs courages et leurs travers, leurs inquiétudes et leurs espoirs, sont surtout immensément touchants, héros de la petite histoire que la grande a souvent laissés sur le carreau, et que Svetlana Alexievitch , avec beaucoup d'humanité, fait sortir de l'ombre.

Une lecture passionnante et, j'ai presque envie de dire... indispensable.

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Miss Sunalee, dont l'avis est ICI.
Elle entre par ailleurs dans le cadre de l'activité Lire le monde, initiée par Sandrine.

Commentaires

  1. indispensable je te rejoins totalement là, c'est un livre qui m'a marqué et que j'ai beaucoup aimé

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    1. Il nous permet en tous d'aborder cette période de l'histoire sous un angle nouveau, "de l'intérieur", comme l'écrit l'auteure... le mode polyphonique et la diversité des témoignages permettent aussi de prendre un certain recul.

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  2. Merci pour cette chronique. Je viens justement de me commander un recueil de livres de Svetlana Alexievitch et je me demandais par lequel commencer. J'imagine que ce sera par celui-ci, ça semble tellement intéressant ! Et je n'attendrai pas très longtemps avant de commencer la lecture !

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    1. Je pense qu'il te plaira. La façon de procéder de l'auteure permet de réunir l'anecdotique et la grande Histoire, c'est à la fois très intéressant, et émouvant.
      J'ai dans ma PAL d'autres recueils de l'auteure, si tu es tenté par une lecture commune, n'hésite pas à me faire signe !

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  3. Merci de l'invitation !

    Et misère je vais recevoir le recueil lundi et j'ai regardé la description du livre sur le site de Acte Sud et La fin de l'homme rouge n'est même pas dedans. Il y a seulement trois livres ;-( C'est vraiment lui qui me tentait...Ça m'apprendra à ne pas trop regarder les descriptions de produit...

    A+

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    1. Oui, je vois, tu as pris le recueil qui, chez Actes Sud, compile 3 de ses titres : Derniers témoins, La Supplication et La guerre n’a pas un visage de femme... j'avais hésité à l'acheter, mais j'ai finalement opté pour La Supplication et La guerre n’a pas un visage de femme en poche, et puis je voulais absolument lire La fin de l'homme rouge.
      Fais-moi signe lorsque tu auras l'intention de lire l'un des 2 titres que nous avons en commun, si tu veux !

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    2. J'ai prévu lire La guerre n'a pas un visage de femme en Mai mais je ne me vois pas en parler sur mon blogue, c'est pas vraiment un sujet pour lequel j'aurais quelque chose à dire. Ça sera pour une autre fois. ;-)

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    3. Pas de souci ! De mon côté, je crois qu'il est préférable de laisser passer un peu de temps avant de relire cette auteure... le propos de La guerre n'a pas un visage de femme semble très dur.

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  4. Merci pour cette lecture commune et pour ton billet très détaillé !

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    1. Merci à toi. Malgré la longueur du billet, j'ai encore l'impression d'avoir oublié plein de points importants, tellement ce recueil est riche...

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  5. Alors là, évidemment ! si tu dis indispensable !

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    1. Disons que c'est un livre qui permet à la fois d'appréhender l'ère soviétique et post soviétique par le petit bout de la lorgnette sans tomber dans le voyeurisme ou le sordide du fait divers, tout en nous remettant bien en mémoire les différentes phases des mutations subies par l'ex URSS depuis plusieurs décennies. Et l'approche profondément humaine rend l'ensemble très touchant...

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    2. Ce livre m’a beaucoup questionnée. Ébranlée aussi. Et marquée pour longtemps. Pour sa dimension mémorielle, sociologique et humaine...

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