"Des voix parmi les ombres" - Karel Schoeman

"Le passé est un autre pays : quelle est la route qui y mène ?"

D'abord, les ombres.
Celles qui hantent la petite ville étrangement déserte de Fouriesfontein, fantômes du passé qui répètent inlassablement les bribes des mêmes scènes, auxquelles assiste un narrateur -reporter, historien, essayiste ?- parti sur les traces d'un jeune rebelle ayant trouvé un siècle auparavant la mort lors de la guerre des Boers*, dont la physionomie, aperçue sur une photographie, est restée gravée dans son esprit... Le sens de ce ballet surnaturel dont il admet pourtant la légitimité avec une patience respectueuse, lui est d'emblée insaisissable, symbole de la difficulté avec laquelle l'Histoire, mouvante, subjective et multiforme, se laisse appréhender.

Ensuite, les voix.
Au nombre de trois, elles appartiennent à des narrateurs contemporains des événements, tous anglais. Chacun d'entre eux, plusieurs décennies après les faits, déroule un long monologue, visiblement en réponse à une question qui leur a été posée, mais qui est tue au lecteur : quels souvenirs ont-ils gardés des mois durant lesquels Fouriesfontein subit les conséquences de la guerre des Boers, son occupation par les forces rebelles, puis par l'armée anglaise ?

L'une est la fille du magistrat alors en poste à Fouriesfontein, l'autre fût le clerc de ce même magistrat. La troisième était la sœur d'un médecin décédé au moment des faits. Tous insistent régulièrement sur la confusion de leurs souvenirs, soi-disant due à l'absence d'événements marquants ou véritablement représentatifs de la violence de la guerre. Ils ont également à cœur de faire comprendre le peu d'importance de leurs témoignages : ils n'ont pas été des acteurs de cette guerre, mais des figures insignifiantes, ayant subi cet épisode de manière plutôt passive. Ce sont d'ailleurs surtout des souvenirs personnels qu'ils évoquent, émaillant leur narration de nombreuses répétitions, en proie à la difficulté de se remémorer des faits dont le passage du temps a oblitéré la cohérence chronologique. 

Peu à peu émergent de cet amas de souvenirs, constitués d'anecdotes, de digressions, les réminiscences de l'atmosphère de suspicion, d'animosité qui a progressivement enveloppé la petite communauté de Fouriesfontein, modifiant les relations entre les individus, créant un climat de crainte diffuse. Émergent ainsi presque subrepticement des témoignages les petites humiliations subies par certains anglais de la part de l'occupant Boer, l'angoisse suscitée par les rumeurs contradictoires sur l'évolution du conflit, l'ostracisme grandissant manifesté envers les britanniques de la part de leurs concitoyens d'origine néerlandaise.

"Des voix parmi les ombres" aborde cette période de l'histoire sud-africaine non par la grande porte, ses épisodes célèbres, ses figures légendaires, ou ses hauts faits d'armes, mais par l'intermédiaire de ses résonances sur l'existence quotidienne des individus, et des cicatrices sous-jacentes mais durables qu'elle laisse dans la mémoire des peuples. 

L'avis très élogieux exprimé sur ce titre à l'occasion de la lecture commune organisée autour de Karel Schoeman dans le cadre de l'activité Lire le monde, me fait d'autant plus regretter les réticences que je dois personnellement avouer le concernant... J'ai eu de réelles difficultés à maintenir mon intérêt tout au long du roman, la principale raison en étant ces répétitions évoquées ci-dessus, la portée du propos se diluant dans les tergiversations narratives des personnages. L'auteur construit son récit comme par à-coups, au gré d'une progression qui m'a paru poussive. Cette impression s'est cependant amenuisée avec le témoignage de la troisième narratrice, que j'ai trouvé plus intéressant, car moins centré sur elle-même, et ouvrant l'intrigue sur des problématiques jusqu'alors occultées, telle la condition des métis du Cap au sein de cette Afrique du sud du début du XXe siècle.

Commentaires

  1. un auteur que j'aime énormément, je n'ai pas chroniqué celui là car je l'ai lu trop rapidement et je devrais le relire pour en parler, j'ai été légèrement gênée aussi au début puis le récit l'a emporté

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    1. Il aurait pu l'emporter pour moi aussi, mais il était un peu trop tard... ceci dit, j'avais acheté en même temps que ce titre "En étrange pays", et malgré mon bémol suite à cette première expérience, ce n'est pas avec appréhension que j'envisage de relire l'auteur. L'histoire de l'Afrique du sud m'intéresse beaucoup, et je trouve malgré tout que sa façon de l'approcher part d'une démarche intrigante et originale.

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  2. K.S. est tout simplement l'auteur vivant que j'aime le plus. J'ai lu, aimé et chroniqué ses cinq romans traduits en français.

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    1. Dans ce cas, je m'en lire tes avis de suite, notamment celui sur "En étrange pays", puisqu'il s'agira de ma prochaine lecture de cet auteur.

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