"Silence en octobre" - Jens Christian Grøndahl

Quand l'absence de l'autre renvoie à soi-même.

Cela fait un mois que sa compagne, Astrid, est partie. Après dix-huit ans de vie commune, elle lui a annoncé un beau matin avoir besoin de prendre de la distance, et est partie en voyage pour une durée indéterminée. Leurs enfants devenus grands ayant tous deux quitté le foyer, le narrateur se retrouve seul, pour la première fois depuis longtemps, dans leur appartement de Copenhague.

C'est une séparation sans fureur ni éclat, à l'image de l'existence routinière et sereine de ce couple bourgeois évoluant dans le monde artistique... couple élégant, cultivé, ouvert, au sein duquel ne se prononce jamais un mot plus haut que l'autre... dont l'union débuta sous des auspices romanesques : tous deux meurtris par des histoires compliquées, ils ne se sont plus quittés à partir du soir où elle est montée dans son taxi -alors étudiant, il arrondissait ainsi ses fins de mois- pour échapper à un mari volage et célèbre.

Sonné par ce départ presque furtif, le héros s'interroge, se souvient, analyse. 

Il réalise que ce ne sont pas les souvenirs marquants ou les événements extraordinaires qui au final constituent le ciment de la vie commune, mais cet ensemble a priori insignifiants de rites banals, l'inlassable répétition des actes quotidiens rythmés par l'éducation des enfants et matérialisés par la création d'un langage, de gestes propres au foyer, ce lieu où l'on se sent toujours à l'aise, car chez soi au sens le plus intime du terme. Mais si tous ces éléments sont les fondements rassurants, pérennes, de la vie de couple, et par extension, de la vie de famille, ne représentent-ils pas en même temps la fin des possibles, de toutes ces perpectives -sans doute fantasmagoriques- qui semblent s'offrir à vous tant que vous n'êtes pas "installé" ? La proximité constante avec l'autre ne vous fait-elle pas évoluer dans une direction bien déterminée, au dépens d'autres chemins que vous auriez pu emprunter ? Comment être sûr dès lors que les choix que l'on a faits sont ceux qui nous ont permis d'être le plus en accord avec nous-mêmes ?

Car si les réminiscences sont dans un premier temps l'occasion de dresser le portrait d'Astrid, qu'il aime sincèrement et admire pour sa sincérité, sa dignité, son élégance naturelle, qualités auxquelles il rend un émouvant hommage, le narrateur s'interroge surtout sur lui-même, sur l'authenticité de l'homme qu'il est devenu. A-t-il acquis une véritable maturité, ou bien a-t-il simplement appris à porter avec davantage de naturel les masques derrière lesquels il dissimule ses failles et ses angoisses ? Dans sa tentative de décrypter ce qu'il est, il se demande si la conviction que sa rencontre et sa vie avec Astrid était la possibilité d'être enfin en adéquation avec lui-même, n'était pas une illusion... d'une manière générale, l'individu est-il une entité absolument indépendante, entièrement maître de ses choix et de la façon dont il se construit ? Ou bien n'est-il que la somme des influences provoquées par le regard que les autres posent sur lui ?

L'absence de sa compagne remet en question les perspectives de tout son univers, et fragilise les fondements de son équilibre intérieur. Il comprend que l'on se fourvoie en admettant la présence de l'être aimé comme une évidence, un acquis, et surtout, il prend la mesure de ce qui, malgré les années passées ensemble, reste insaisissable, impénétrable chez l'autre, ces secrets profondément intimes dont on a soi-même à peine conscience. 

Il émane de "Silence en octobre" une douce mélancolie dénuée de rancoeur, et introspective : si la question des motivations qui ont poussé Astrid à s'éloigner est sous-jacente et ominprésente, la démarche du narrateur est finalement égocentrique, car surtout fondée sur la quête d'une définition de soi. 

Le récit se déroule avec lenteur, dévidant le fil des souvenirs du narrateur, décortiquant ses réflexions. En fonctionnant par associations d'idées, par enchaînement de digressions, il donne parfois le sentiment de tourner en rond, revenant sur un même événement, perdant le lecteur dans une chronologie confuse.

Je retire de cette lecture un sentiment mitigé, celui d'avoir vécu une alternance de moments d'ennui et de fulgurances de beauté grâce à l'écriture toujours élégante de Jens Christian Grøndahl, et à cette dimension discrètement nostalgique qui imprègne son texte.

>> D'autres titres pour découvrir Jens Christian Grøndahl :
Piazza Bucarest
Les mains rouges



Commentaires

  1. Je ne l'ai pas lu, celui-ci... mais c'est un auteur que j'apprécie beaucoup, et je compte lire son dernier, Les portes de fer.

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    1. Comme toi, j'aime bien cet auteur, qui a une écriture très agréable (tout en douceur, c'est mélancolique mais jamais mièvre...). J'ai lu de très bons avis sur son dernier titre, et l'ai noté (en attendant sa sortie poche..). Je ne te recommanderai pas ce titre en revanche, qui comporte à mon sens trop de longueurs.

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  2. Jens Christian Grøndahl est l'un des invités d'honneur de l'Intime Festival organisé ce we à Namur, en Belgique. D'abord via une lecture de son dernier roman « Les portes de fer » par Lucas Belvaux, ce samedi 3 (je ne suis malheureusement pas disponible) et via un entretien avec l'auteur le dimanche 4 (j'ai bon espoir d'y être). Je connais assez mal Jens Christian Grøndahl, pour n'avoir lu que Les Mains Rouges. Premier essai néanmoins concluant, je lirai donc très certainement d'autres romans de cet écrivain. Mais sans doute pas le roman que tu viens de chroniquer, qui semble effectivement bien longuet autocentré et répétitif dans sa réflexion.

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    1. J'avais beaucoup aimé Piazza Bucarest et Les mains rouges, et je lirai sans doute son dernier titre. Et j'espère que tu pourras assister à son entretien, c'est un auteur que j'aimerais rencontrer, car ses écrits dénotent une grande sensibilité et un sens analytique très poussé.

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