"Elling" - Ingvar Ambjørnsen

Vol au-dessus d'un nid de coucou à la sauce norvégienne.

Le sel "d'Elling" tient en grande partie dans le trompe-l'oeil qu'élabore son auteur, en faisant de son héros éponyme et narrateur un homme qui se fourvoie, principalement sur la façon dont il est perçu par les autres. Son rapport au monde, passé au crible de sa psychologie complexe et torturée, est ainsi faussé. Par exemple, s'avouant "un peu stressé" suite au décès de sa maman, chez laquelle il a vécu jusqu'à ses trente-quatre ans, il est placé dans ce qu'il pense être une maison de convalescence, quand il est en réalité interné en asile psychiatrique, car incapable de vivre en autonomie...

Difficile pourtant, de prime abord, de déterminer précisément ce qui cloche, chez Elling. Certes, sa manière de se mettre à distance des autres, ses raisonnements implacables dénotent un excès d'arrogance pontifiante, et sa façon de s'exprimer, dans un langage soutenu, a bien un côté pompeux, maniéré... mais ces travers, s'ils peuvent s'avérer insupportables, ne sont cependant pas des preuves de folie. Puis, peu à peu, ses réactions face à des situations banales, et certaines habitudes ou épisodes de sa vie qu'il évoque, dévoilent l'ampleur de ses obsessions, l'étrangeté de ses lubies.

Lorsqu'il apprend qu'il doit partager la chambre de Kjell Bjarne, une laconique armoire à glace "un peu lent à la comprenette", c'est l'angoisse. Elling ne supporte ni la promiscuité, ni la vulgarité, et se montre très sensible à la moindre manifestation d'agressivité, son jugement quant à ce qui est agressif étant très relatif...

Elling nous livre, avec son point de vue égocentrique et sa mauvaise foi, ses théories moralisatrices sur la vie, l'amour -sachant que ce grand garçon de trente-quatre ans est toujours puceau-, la présomption du peuple danois, les relations mères-fils... Au fil de digressions romanesques nourries de sa vision autocentrée du monde, mais aussi d'un certain niveau culturel, le lecteur se familiarise avec sa logique à la fois rigoureuse (d'un point de vue dialectique), et en même temps décalée, voire fantasmagorique. Il finit par comprendre qu'elle est en fait un subterfuge, sans doute inconscient, qui lui permet de supporter l'existence en enjolivant la réalité, puisque cela lui permet de croire en une version édulcorée de son environnement, où il évolue tel un héros charismatique et omniscient. Aussi, en dépit des quelques "crises" qui traduisent l'angoisse profonde qu'Elling dissimule, le roman d'Ingvar Ambjørnsen est dénué de tout sentiment de désespérance. Son héros s'est reconstruit une réalité qui lui convient, qu'il parvient la plupart du temps à ne pas remettre en doute.
De plus, son séjour parmi ceux qu'il se garderait bien de considérer comme ses semblables, en le sociabilisant, lui fait réaliser la richesse qu'il peut retirer des rapports avec autrui, lui apprend l'empathie et la générosité... au point que l'on finit par s'attacher à cet atypique et pourtant si agaçant personnage !

Malgré quelques longueurs -le récit prend un tournant qui dure, qui dure... mais dont on comprend, avec le dénouement, la finalité- on se laisse facilement séduire par l'humour grinçant suscité par la mauvaise foi de son héros, dont les défauts et la démence ne sont-ils pas finalement, bien qu'un peu accentués, ceux de beaucoup de nos semblables ?


Commentaires

  1. Bonjour Ingannmic, ton billet me donne envie de lire ce roman. Un auteur à découvrir en ce qui me concerne. Merci. Bon dimanche.

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    1. J'espère que cette découverte sera concluante pour toi... j'ai personnellement été agréablement surprise, et j'ai passé un bon moment, c'est un roman très drôle, malgré son thème finalement plutôt tragique.

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