"La pièce" - Jonas Karlsson

Cachez cette pièce que nous ne saurions voir...

Fable oscillant entre absurde et tragédie, "La pièce" est aussi, en quelque sorte, une leçon, qui nous rappelle les ravages que peut engendrer le refus de la différence.

Björn, le narrateur, vient d'être muté à l'Administration. Ce personnage imbu, persuadé de sa supériorité intellectuelle et de son appartenance à une élite, nous est rapidement insupportable. D'autant plus que derrière son arrogance moralisatrice, on devine, à travers le récit de ses relations avec ses collègues et son comportement régi par une pensée psychorigide, qu'il n'est en réalité qu'un obscur fonctionnaire asocial, qui a été mis au placard.

Il découvre un jour sur son lieu de travail une pièce inoccupée, d'une propreté aseptique, dans laquelle trône un bureau qui semble l'attendre...
Lorsqu'il y pénètre, et se contemple dans le miroir fixé au mur, son reflet révèle une élégance et une assurance inhabituelles. Dès lors, il éprouve avec une régularité croissante le besoin irrépressible de se rendre dans cette pièce, où il a l'impression d'être enveloppé d'une aura puissante. Elle devient son refuge, l'endroit où il "se remet en ordre".

Le hic, c'est qu'il est le seul à la voir...

La question de l'existence de la pièce devient le prétexte d'une guerre ouverte entre Björn et ses collègues. Dans un contexte tendu de restrictions budgétaires et de rumeurs de démantèlement de service attisant les craintes, les jalousies et les ressentiments, cet antagonisme prend des proportions ubuesques.

Cette farce grinçante est l'occasion pour Jonas Karlsson de questionner la capacité des individus à la tolérance, dont le seuil se mesure avec d'autant plus de justesse que leur idée de la normalité est mise à mal. Et non seulement Björn est différent, en complet décalage avec son entourage, mais il est en plus imbuvable... dans cet univers de fonctionnaires médiocres où, pour réussir, il faut rester dans le moule, sa démence et sa pédanterie passent mal.

Là où l'auteur se montre à mon avis très fort, c'est qu'il parvient à bousculer les convictions du lecteur lui-même quant à la véritable nature de son héros. Björn est-il un fou, ou un visionnaire génial qui a trouvé le moyen d'exploiter ses capacités intellectuelles de manière optimale ? Et même s'il reste jusqu'au bout d'une suffisance agaçante, on ne peut s'empêcher, finalement, de prendre fait et causes pour ce misanthrope atypique.

Un roman original, méchamment drôle... ou drôlement triste... à la fin, on ne sait plus trop bien...

C'est l'avis de Shangols qui m'a donné envie. Cuné a été moins enthousiaste.


Commentaires

  1. "méchamment drôle... ou drôlement triste..." n'est pas pour me déplaire...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Cela commence en effet comme une fable grinçante, pour s'achever sur un dénouement plutôt tragique. L'auteur parvient, avec ce texte pourtant très court, à faire évoluer la réflexion du lecteur de manière très efficace..

      Supprimer

Enregistrer un commentaire