"Les oiseaux de Verhovina" - Adám Bodor

Incursion hors zone de confort.

Les codes qui régissent l'univers des "Oiseaux de Verhovina", comme les éléments d'un contexte qui nous permettraient de comprendre les faits qui y sont évoqués, ne nous sont pas dévoilés d'emblée.
Ainsi, dans un premier temps, son narrateur, Adam, donne l'impression de s'exprimer par énigmes, d'autant plus que les événements qu'il relate, tout comme les personnages qu'il évoque, sont d'une étrangeté qui les dote d'une dimension légèrement surnaturelle.

C'est peu à peu, en assemblant les différentes pièces du puzzle que déploie la voix d'Adam, au fil de chapitres qui se présentent comme une suite d'anecdotes sur des faits qui l'ont marquée, sur ses mythes fondateurs ou ses figures célèbres, que nous faisons véritablement connaissance avec la petite communauté de Jablonska Poljana.

Isolé au cœur des montagnes qui l'entourent, Jablonska Poljana est un village oublié, où les trains ne passent plus, d'où même les oiseaux ont disparu. Le reste du monde, siège de "puissances lointaines", n'y est guère plus qu'une abstraction parfois matérialisée par la venue d'un mystérieux "représentant de l'inspection" ou d'un non moins obscur archevêque.
La richesse de la bourgade repose sur les sources d'eau chaude et soufrée qui la parsèment, utilisées pour la toilette des corps et le lavage du linge, qui diffusent une humidité et une pestilence omniprésentes, que ses habitants ne sentent plus depuis longtemps. Ces derniers semblent farouchement décidés à préserver leur indépendance et leur particularité, se montrant sourdement hostiles à toute intrusion.

La vie s'écoule au gré d'épisodes souvent violents, les relations entre les villageois étant dominées par une certaine rudesse, voire une franche agressivité. Les drames y sont accueillis avec une sorte d'indifférence, à l'image de la façon dont les rapporte le narrateur, dont le ton distancié dénote une absence d'implication émotionnelle.

L'apparition d'une menace imprécise mais réelle semble mettre en danger les jours de Jablonska Poljana, et la tranquillité de ses âmes. La mort se manifeste par des signes occultes, le tuteur du narrateur, brigadier en charge de la gestion des eaux, disparaît dans une rumeur d'arrestation secrète, les commerces ferment les uns après les autres... comme si la vie désertait subrepticement le village...

La structure narrative des "Oiseaux de Verhovina" n'en rend pas la lecture toujours facile. La succession des chapitres, plutôt que de répondre à une logique chronologique ou thématique, dépend de ce qu'a envie de nous raconter le narrateur au moment où ils débutent. Certains personnages, dont il ne sera plus question par la suite, sont ainsi laissés en plan à la fin d'un épisode, et le dénouement d'une anecdote ne nous est parfois dévoilé qu'après un intermède de quelques dizaines de pages pendant lesquelles on a complètement changé de sujet. Certains chapitres donnent même l'impression de se dérouler à plusieurs années d'intervalle, sans toutefois l'énoncer clairement, Adam revenant sur des faits précédemment évoqués, voire les répétant, comme s'ils s'étaient déroulés il y a longtemps, laissant le lecteur sans repère temporel.

Aussi, pour apprécier pleinement le roman d'Adám Bodor, faut-il se laisser porter par son cheminement a priori spontané, et surtout se laisser imprégner de l'atmosphère à la fois inquiétante et irréelle de ce texte inventif et foisonnant, où la poésie se met au service de l'absurde.

>> C'est l'avis de Sandrine qui m'a donné envie.

Commentaires

  1. Très étrange ce Bodor, mais j'aime moi aussi de temps en temps me plonger dans ce bizarre-là, celui des pays dits de l'Est, assez déconcertant mais souvent très riche et marqué par un humour presque aussi déconcertant parfois... bref, une expérience des marges !

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    1. Ce fût une expérience déroutante, un peu abrupte au départ, mais on finit par être pris par un charme étrange, un peu vénéneux...

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