"L'élève Gerber" - Friedrich Torberg

Les souffrances du jeune Gerber.

Le jour qui entame la dernière année que Kurt Gerber doit passer au lycée est doublement funeste. Il y constate tout d'abord l'absence de la belle et sulfureuse Lisa, avec qui il a entretenu un vague flirt, la jeune fille ne quittant plus, depuis, ses pensées, et il apprend par ailleurs qu'il aura pour professeur principal Artur Kupfer, surnommé à juste titre par les élèves "Kaiser Kupfer". L'école est en effet le lieu où ce professeur de mathématiques, dont la vie privée est le règne de la médiocrité et de l'insignifiance, peut exercer en toute impunité son omnipotence et assouvir son besoin maladif et vicieux de domination.

Le jeune Gerber, unanimement reconnu comme intelligent par l'ensemble de ses professeurs, est un garçon au fort caractère, plus âgé, plus mur, et plus réfléchi, que la plupart de ses camarades. Son attitude parfois indocile, sa capacité à contrer les arguments de ses aînés peuvent le faire passer pour insolent, mais sa fougue fait l'objet d'une certaine bienveillance de la part des enseignants, qui y voient surtout l'expression d'une rafraîchissante sagacité.
Artur Kupfer considère quant à lui cette attitude d'un autre œil : il ne le connait que de réputation, mais sait déjà qu'il est de ceux qu'il se fait fort de mater, de ravaler au rang d'inférieur que son statut de professeur lui permet d'écraser, concrétisant ainsi l'idée de sa propre supériorité. Il prend d'autant plus de plaisir à rabaisser les élèves qui, comme Kurt, sont issus d'un milieu bourgeois et cultivé, qu'il sait qu'il pourra compter sur l'inconsciente collaboration de certains lycéens socialement et/ou intellectuellement moins bien lotis, qu'il prendra soin de dresser contre sa cible.

"L'élève Gerber" est le récit d'une lutte perdue d'avance, parce qu'au-delà de d'opposer deux êtres disposant d'armes inégales, elle est celle d'un individu contre un système d'autant plus inique, voire absurde, lorsqu'il est confié aux mains de décideurs partiaux, auxquels il confère leur légitimité. La fin du lycée est alors concrétisée par l'obtention de la "Maturité" -le roman date de 1930-, examen dont l'intitulé même révèle la dimension saugrenue, puisqu'il s'agit de définir l'accession au statut d'adulte à l'aune de notes obtenues dans les matières considérées comme déterminantes -il est d'ailleurs significative que la philosophie, pourtant dispensée en cours d'année, en soit exclue-, en infantilisant des élèves dont l'autonomie de pensée doit se restreindre aux limites fixées par des règles arbitraires. 

Kurt, fragilisé par une sensibilité qu'exacerbent l'inconstance de Lisa et l'autorité abusive de son professeur de mathématiques, se perd dans les affres d'une instabilité psychique qui met à mal son estime de lui-même. Tiraillé entre son instinct de rébellion, son refus de rentrer dans le moule, et l'angoisse d'un échec qui décevrait un père au cœur fragile, il oscille entre découragement et regains de motivation, ces derniers le menant à de bonnes résolutions qui s'effondrent rapidement en l'absence de résultats durables.

Friedrich Torberg décrit ce drame intérieur avec une grande finesse d'analyse, détaillant les étapes qui peu à peu conduisent l'élève Gerber à une forme de démence, tant la torture que subit son esprit devient insupportable. Dans une communion liant fond et forme, sa plume précise et élégante se fait plus chaotique, plus tourmentée, à l'approche d'une issue que l'on devine forcément tragique.

Un texte très fort et en même temps parfaitement maîtrisé... c'est chez Charmant Petit Monstre que j'ai pioché cette idée de lecture.

Commentaires

  1. Magnifique roman il me semble… En tout cas, tu m'as donné sacrément envie. (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Oui, il est vraiment bien, et je pense qu'il te plairait, car il est très axé sur l'analyse psychologique de son personnage.

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  2. On sent que ça finira mal. La littérature autrichienne me semble assez terrible, pour ce qu'on nous en traduit il me semble.
    Les éditions Zoé donc, à surveiller de près !

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    1. Oui, c'est un roman très réussi, avec beaucoup de tension, et cette façon de dépeindre la souffrance avec une sorte de romantisme sombre, que l'on retrouve chez d'autres auteurs allemands ou autrichiens.. quant aux Editions Zoé, je n'en ai pas fini avec elles : j'ai noté il y a une éternité le titre de Juan Valera, Pepita Jimenez, apparemment classique de la littérature espagnole, et j'ai découvert à l'occasion de cette lecture qu'il était paru dans leur collection..

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  3. Coucou ! C'est sympa ta nouvelle interface pour le blog, et je note ce titre au passage ;)

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    1. Salut Moglug !

      Oui, j'ai été prise d'une brutale envie de changement, d'un besoin de davantage de clarté, de plus de modernité... et comme Blogger proposait de nouveaux modèles pour une fois un peu sympas...

      Et tu fais bien de noter ce titre, car il est fait pour toi, je suis sûre qu'il te plaira. Je ne sais pas comment l'exprimer, mais il est donne à la fois l'impression d'être de facture classique et étrangement moderne... pour résumer, on peut sans doute dire qu'il est intemporel, en fait !!

      Bonne lecture !

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