"La main de Joseph Castorp" - João Ricardo Pedro

"Ce n'est pas moi qui ai commencé. Ce sont mes mains".

Adeptes de la linéarité... allergiques aux questions sans réponse... passez votre chemin !

Car ce n'est pas sur une route toute tracée que vous emmène João Ricardo Pedro. Et la piste des énigmes sur laquelle il nous lance gardera jusqu'au bout une part de son impénétrabilité...

Cela commence avec l'assassinat de Celestino, dans un village portugais au nom de mammifère, le jour de la mort de Salazar. Et cela bifurque presque aussitôt vers une chronique familiale vagabondant sur trois générations, au fil d'un récit dont nous suivons les méandres avec le ravissement que suscite l'inventivité de l'auteur, sa parfaite maîtrise de ce roman puzzle, et sa capacité à transformer son écriture au gré de la tension qu'il impulse à son histoire.

Du médecin Augusto Mendes, qui quitta la perspective d'une carrière bourgeoise et lucrative dans sa ville natale pour s'installer dans un trou perdu, à Duarte, son petit-fils au talent musical précoce et instinctif, l'Histoire, omniprésente mais comme en sourdine, s'insinue par ses résonances dans le destin des héros, sous la forme de manifestations plus ou moins évidentes, et souvent rendues mystérieuses par la manie qu'a l'auteur de tenir secret leurs tenants et aboutissants.

Ainsi, le contenu d'une simple lettre adressée depuis la lointaine Argentine ou les raisons de l'importance de la date de naissance d'un chat prénommé Joseph peuvent vous tenir en haleine d'un bout à l'autre de l'intrigue. João Ricardo Pedro vous aura entre-temps baladé de la forêt angolaise aux salles d'un musée de Vienne, tout en vous donnant l'impression d'être resté enraciné dans le village portugais depuis lequel il vous a raconté son histoire faite d'anecdotes et de grands événements, les deux s'entremêlant pour former le matériau à la fois complexe et fragile dont sont composées les existences.

Malgré l'aspect a priori décousu de l'intrigue, il en émane une sorte de logique qui cimente l'ensemble, composée du rappel, à intervalles réguliers, de certains éléments du récit, et de la façon dont la personnalité des trois personnages principaux nous devient vite familière. Et si João Ricardo Pedro se plait à nous égarer parfois dans des chemins de traverse, les parcourir est finalement tout aussi passionnant que de connaître -ou pas- tous les fins mots de l'histoire...

Une excellente idée, piochée chez A girl from Earth.

Commentaires

  1. Ton billet sur ce superbe roman est tellement formidable - tu as réussi à en extraire tout l'intérêt en orientant bien mieux que moi sur son contenu sans en dévoiler de trop (j'ai trouvé ça vraiment pas évident) - que j'ai rajouté le lien sur le mien. D'autant plus que nous sommes très peu nombreux à l'avoir commenté et c'est bien dommage. Bon, la fin ne t'a pas agacée, tant mieux.:-)
    De mon côté, j'ai lu La Maison des épreuves mais par contre, j'y suis restée totalement extérieure et j'en suis un peu frustrée. La thématique et l'ambiance glauque sont pour beaucoup dans mon appréciation, je ne m'étonne donc pas trop car je le pressentais un peu, en revanche, je reconnais que c'est un livre indéniablement original, et quelque part, vraiment brillant, mais peut-être pas à la portée de tous (même quand on aime l'original^^).

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    1. Je l'ai même beaucoup aimée, cette fin, j'ai trouvé qu'elle était complètement en accord avec le reste... merci pour le conseil, c'est un roman qui m'a à la fois charmée, intriguée, et émue, j'espère que cet auteur n'en restera pas là !
      Quant à La maison des épreuves, je peux comprendre qu'on n'y rentre pas, parce que l'on peut avoir l'impression que son choix narratif déshumanise son texte, qui se présente un peu comme un "mode d'emploi"... du coup, il faut presque avoir conscience en permanence de ce qui se cache derrière l'exercice pour s'imprégner de sa dimension tragique.

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  2. Oui, oui... le poche est tentant, mais j'ai déjà quelques romans pas faciles dans mes étagères, qui attendent, attendent... ;-)

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    1. On ne peut pas dire que ce soit une lecture difficile, le style est fluide, et on ne se perd jamais vraiment dans les méandres du récit. Disons plutôt qu'elle est déroutante, et qu'elle n'est pas à conseiller à ceux qui ne supportent pas que des questions restent sans réponse (ou du moins sans réponse limpide...)

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  3. Ce blog est un lieu de perdition pour mon âme livresque ! Je note, ainsi que le roman de Wolfgang Hermann chroniqué plus bas ;-)

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    1. Ah, ce sont deux titres très différents, mais excellents tous les deux ... bonnes lectures !

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