"Le requiem de Terezin" - Josef Bor

L'art contre la barbarie.

En 1941, la ville de Terezin est évacuée de ses habitants par les nazis, qui en font un camp de transit -considéré comme l'antichambre d'Auschwitz- pour les Juifs tchèques et un ghetto pour les Juifs allemands et autrichiens âgés ou célèbres. La plupart des membres de l'union culturelle juive s'y retrouvent ainsi déportés. Terezin est une vitrine pour la propagande nazie, la preuve qu'il a été accordé aux juifs la possibilité de cultiver leur propre patrimoine culturel. Pourvu d'une bibliothèque, et de divers lieux réhabilités en salles de concerts ou en théâtre, le site n'en reste pas moins un camp, avec tout ce que cela implique : la malnutrition, les maladies, les brimades des SS...

Josef Bor, juif tchécoslovaque, y est interné en 1942. Avec ce court roman, il témoigne, par le canal de la fiction, d'un épisode réel mettant en scène le pianiste et chef d'orchestre Raphaël Schächter, qui, avec le concours de plus d'une centaine de chanteurs et de musiciens, y fit jouer le Requiem de Verdi.

Au moment où le chef-d'orchestre monte son projet, le IIIe Reich est sur le déclin, et s'achemine inéluctablement vers une cuisante défaite. Ses armées refluent de toutes parts, les villes d'Allemagne sont pilonnées, dévastées par les bombardements, Hitler sombre dans le gouffre de sa démence.

Quel est le sens de l'art, le but de son exercice, quand on est soumis aux coups et à l'humiliation, à l'omniprésence de la mort, quand votre unique et immédiate préoccupation est celle de la survie ?

C'est à cette question que répond Josef Bor, dont le court récit se concentre sur la manière dont Schächter réussit son fou pari -faire chanter, sur une musique italienne, par des juifs originaires de Bohème, d'Allemagne, de Pologne, de Hollande..., et dirigés par un chef d'orchestre athée, un texte latin inspiré de prières catholiques-, et sur ce qu'il apporte à ceux qui y participent. 

Dépeindre le détail des conditions de vie dans le ghetto ne l'intéresse pas. "Le requiem de Terezin", rythmé par les répétitions du chœur, par les contraintes et les contretemps qu'impose un environnement de folie absurde et barbare, en occultant quasiment son contexte, nous fait comprendre que le chant, la musique, étaient à la fois une échappatoire, un exutoire, et une manière de reconquérir une certaine forme de dignité.

L'exigence que met le chef au service de son projet illustre l'importance quasi viscérale qu'il lui accorde. Il s'agit en effet de porter un message sans desservir l'art, l'ambition de l'excellence faisant partie intégrante dudit message. 

Chanter, jouer, c'est rester debout, et démontrer que le dépassement de soi, l'excellence, la sensibilité artistique ne sont pas l'apanage de la race aryenne... Car c'est bien le but de Raphaël Schächter, que de prouver "l'imposture, l'aberration des notions de sang pur ou impur, de race inférieure ou supérieure". Affirmant ainsi sa foi dans la justice de l'Histoire, il souhaite léguer à cette dernière le témoignage que les victimes des nazis n'étaient pas des sous-hommes, et qu'ils se sont, à leur manière, battus pour affirmer leur humanité et leur fierté. 

Épuré de toute digression, de tout pathos, "Le requiem de Terezin" fait se côtoyer la cruauté et la grâce, l'héroïsme et la poésie.

Commentaires

  1. C'est en effet un très beau texte, après lequel celui d'Antoine Choplin m'a paru bien plat...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'ai pas lu le Choplin, ton billet ne m'avait pas donné envie.
      Ce titre m'a été conseillé lors d'un salon du livre, par une représentante des Editions du Sonneur.

      Supprimer
  2. "Quel est le sens de l'art, le but de son exercice, quand on est soumis aux coups et à l'humiliation, à l'omniprésence de la mort, quand votre unique et immédiate préoccupation est celle de la survie ?" Tout à fait le genre de réflexions que je trouve intéressant d'explorer. Me voilà donc bien tentée par ce livre !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il faut le lire ! C'est un témoignage à la fois sobre et très touchant. Et puis, il est très court, ça peut se caser aisément entre deux lectures ...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire