"Espace lointain" - Jaroslav Melnik

"Ce n'est pas parce que nous ne trouvons pas d'alternative à notre vie actuelle que cette alternative n'existe pas".

Je ne sais plus sur quel blog j'ai découvert le billet qui m'a donné envie de lire ce titre, mais depuis, je le vois fleurir sur les étals de toutes les librairies où il est mis en évidence, et c'est tant mieux, car "Espace lointain" est en effet un excellent roman.

Gabr a perdu la félicité des ingénus depuis qu'il a recouvré la vue. Il vit dans un monde peuplé d'aveugles qui s'ignorent, puisque la cécité est un état devenu "naturel" sans doute des siècles auparavant. Le concept même de vision a disparu.

L'Union gouvernementale dirige la Mégapole où vivent ces individus. Ils y circulent grâce à un système acoustique perfectionné, leurs déplacements se limitant aux trajets séparant leur habitation de leur lieu de travail.

La perte du sens visuel a modifié la perception de l'environnement, en amputant les êtres de la capacité à l'abstraction, à imaginer l'ailleurs, le lointain. Ils ne conçoivent pas le monde en-dehors de leur espace proche -les quelques mètres qui les entourent-, auquel se limite leur environnement. De même, ils vivent dans l'immédiat, ce qui n'est pas perçu par l’ouïe ou le toucher n'existant pas.

Sans curiosité, sans joie, terrorisés par l'inconnu, ils sont dépendants des installations leur permettant d'évoluer dans la zone restreinte de leur quotidien, et leurs sentiments, faibles et routiniers, sont eux-mêmes conditionnés par leur espace proche, puisque leur attachement, déterminé uniquement par la proximité physique, ne peut viser que celui ou celle qui leur tient compagnie dans cet espace. Incapables de "visualiser" l'autre en son absence, car amputés de la notion d'ailleurs et d'apparence -qui permet de concevoir que les choses ou les individus existent par eux-mêmes-, ils ne ressentent ni l'éloignement, ni la séparation permettant de renforcer les liens, d'aimer autrui en tant qu'entité distincte, pour ce qu'il est, et non par rapport à l'espace qu'il remplit autour de nous.

Ils sont, enfin, privés d'Histoire, d'idéologie : passifs,  ignorant qui a bâti la mégapole et qui l'a organisée, ils se soumettent sans aucun questionnement à l'autorité de cette nébuleuse entité qu'est l'Union gouvernementale. Leur sécurité et leur bien-être sont de fait associés à la notion de "limite".

Aussi, l'acquisition de la vue est d'abord, pour Gabr, un immense traumatisme. Il faut dire que la Mégapole offre une image d'horreur : inextricable forêt d'armatures sombres, multiplication de pylônes à perte de vue, superposition de strates métalliques, de dalles de fer suspendues dans le vide formant rues et avenues... une fourmilière sans fin, gigantesque usine de vie, monstrueuse machine d'assistance artificielle où évolue une masse d'individus courbés, vêtus de haillons, habitant d'obscurs et sales bunkers.

Mais Gabr découvre aussi, hors de la Mégapole, la mer, l'horizon, le vol des mouettes... voir est douloureux, mais aussi grisant. Il ne peut concevoir d'être dorénavant privé de la vue... 

Abordé par un groupe de terroristes constitué d'anciens voyants qui veulent bouleverser l'organisation de la mégapole et révéler la vérité aux citoyens, pourchassé par les forces de l'ordre de l'Union qui veulent le "soigner" (le rendre de nouveau aveugle), il se sent perdu. Ses proches -sa fiancée, notamment- comme les autorités sont en effet persuadés qu'il est malade, atteint d'hallucinations.
Contraint de remettre en cause toutes ses certitudes quant au sens de son existence, aux relations qui l'unissent aux autres, au système même qui a déterminé son mode de vie et de pensée, Gabr est désespérément seul. Il ne se sent plus d'appartenance à la communauté dont il est issu, ne peut s'empêcher d'éprouver pour ses anciens semblables une compassion mêlée de mépris. Son monde familier lui est devenu étranger, insupportable. Il ne sait que faire de cette vérité qu'il détient désormais et que, par peur, étroitesse d'esprit, ou simple impossibilité à la concevoir, ses semblables refusent d'entendre.

Par ailleurs, la découverte de l'espace lointain lui a donné soif de nouveaux horizons...

Vous l'aurez compris, "Espace lointain", au-delà de sa dimension fictionnelle, interroge sur le caractère parfois douloureux de la liberté et de la responsabilité que confèrent la connaissance et la lucidité. Etre voyant -ou visionnaire- est à la fois merveilleux et terrifiant, l'ignorance pouvant à l'inverse sembler bien confortable. 

Dans un monde d'aveugles où les voyants sont rois, dans quelle mesure incombe-t-il à ces derniers d'instruire leurs concitoyens, de leur transmettre une part de leur savoir ? Il est facile et tentant, sous prétexte que la vérité peut se révéler insupportable, de maintenir dans l'ignorance ceux que l'on peut ainsi asservir sans peine...

Un roman à la fois passionnant et fort intelligent.

Commentaires

  1. Il y a quelque chose de l'ordre du mythe de la caverne de Platon dans ton billet, je crains néanmoins qu'il s'agisse d'un roman assez sombre, parce que finalement on y parle d'une sorte "d'insoutenable liberté" quelque part...Je me le note mais pour plus tard (je ne l'imagine pas en lecture de novembre)
    Tu sais qu'ici je ne l'ai pas trop vu chez mes libraires, la couverture ne m'évoque rien, ou bien je suis passée à côté sans le voir.

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    1. Oui, c'est bien de cela dont il y est question, une liberté "insoutenable" et en même temps jouissive, si l'on accepte d'ouvrir les yeux, et d'accepter le pire et le meilleur qu'offre la "vérité"...
      En tous cas un excellent roman, dommage que les librairies que tu fréquentes ne l'aient pas mis davantage en avant !

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  2. Excellent, moi qui n'aime que peu les romans d'anticipation pourtant, j'y ai pris un vrai plaisir

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    1. Je pense en effet que c'est un roman dont le genre, finalement, importe peu : les réflexions qu'il inspire sont passionnantes et très concrètes..

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  3. Ohlala je sens le livre pour moi là. Les thématiques abordées et réflexions suscitées me parlent complètement ! Et puis de l'anticipation ukrainienne, je n'en lis pas tous les jours, ça se note forcément ! Merci pour cette découverte !

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  4. Pas chez moi en tout cas, mais ce genre de roman me plairait bien, je le sens… (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  5. Le fait d'être aveugle permet de développer d'autre sens tout aussi importants comme l'odorat et le toucher si bien que les aveugles ne sons pas coupés du monde comme il est dit. Mais , je sais, ce n'est pas le sujet et le thème traité permet une réflexion intéressante.

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  6. Oui, je suis d'accord avec toi, en réalité les aveugles compensent l'absence de vue par une acuité souvent remarquable de leurs autres sens. Ici, l'auteur occulte volontairement la possibilité de cette "compensation", car la cécité est un prétexte pour évoquer un aveuglement finalement bien plus moral et psychologique, que physiologique. Ses personnages, ignorant même que la vue existe, sont conditionnés pour rester enfermés dans leur "espace proche".

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