"Là où les tigres sont chez eux" - Jean-Marie Blas de Roblès (3)

Ce que nous avons déterminé, avec Claudialucia, comme étant la troisième (et avant-dernière) partie de notre lecture commune, qui englobe les chapitres XVI à XXV, est celle de la confrontation, sous des formes diverses, entre deux mondes. Un monde de modernité destructrice, d'ascendance européenne, où le bonheur se mesure à l'aune de la possession et du pouvoir. Et celui, séculaire, d'un Brésil originel -du moins la peu qu'il en reste-, attaché à des valeurs ancestrales et à un environnement naturel dont l'homme n'est qu'un élément parmi d'autres. 

C'est sur son territoire qu'Elaine von Wogau et les membres de son expédition géologique rencontrent une tribu d'indiens oubliée dans les profondeurs de la forêt du Mato Grosso. Et pourtant, même au cœur de ces contrées presque inaccessibles, l'homme blanc a laissé sa trace : depuis des décennies, les indigènes attendent l'arrivée du dieu qu'il leur a promis, et que leur chaman pense reconnaître en la personne de l'un des chercheurs qui accompagne Elaine.

Mato grosso

Moéma entretient quant à elle sa vision exaltée et romanesque de la culture autochtone dans les bras d'un bel indien ténébreux qui l'abreuve, le temps d'une nuit d'amour et d'ivresse, de contes mystiques et et de terribles récits personnels témoignant de l'injustice permanente dans laquelle vit son peuple.  Elle paiera cher son aveuglement et sa naïveté... et le retour à la réalité sera douloureux... 

Loredana, enfin, s'imprègne des coutumes locales en participant à une cérémonie orgiaque...

Ces épisodes sont entre autres l'occasion pour l'auteur de nous rappeler que le Brésil d'aujourd'hui, avec ses inégalités, sa misère et son environnement surexploité, est l'héritage d'une expansion colonialiste meurtrière. 

A l'arrivée des espagnols et des portugais, le pays comptait deux millions d'indiens. Plus de quatre-vingt dix tribus amazoniennes se sont éteintes au cours du XVIème siècle. Les indigènes sont moins de cent mille aujourd'hui, et vivent dans des conditions exécrables. La faune et la flore ont elles aussi été sacrifiées, la forêt éventrée pour exploiter les richesses du sol, notamment lors de la construction de la transamazonienne dans les années 1970, cinq mille kilomètres de routes permettant à des pionniers blancs de s'ouvrir de nouveaux espaces de culture. Les terres ainsi dégagées se sont finalement révélées stériles, les colons endettés les ont alors cédées à des industriels américains qui en extraient nickel ou manganèse. 

"De quels destins inconnaissables nous étions-nous privés ainsi à tout jamais ? De quels mondes possibles, de quelles salutaires évolutions ?"

Cette sombre thématique s'accompagne par ailleurs du développement d'une certaine forme de mélancolie, au fur et à mesure que nous découvrons plus intimement les personnages, avec leurs fêlures et leurs angoisses. Seul Athanase, toujours aussi alerte malgré les années qui passent, affiche un inébranlable optimisme. Le récit de ses aventures, toujours aussi anecdotique, reste plaisant, mais je commence à trouver qu'il ne laisse pas suffisamment de place aux héros contemporains, que l'on aimerait voir l'auteur approfondir parfois davantage. Je m'inquiète aussi un peu de voir que les routes empruntées pas ces divers personnages sont bien longues à se rejoindre, pour certaines... me suis-je trompée en imaginant une convergence ?

Et cela n'a aucun rapport, mais je n'ai pas résisté à l'envie de retranscrire ici la gouailleuse poésie d'une chanson dont l'auteur attribue la paternité à l'un de ces héros de passage qui ajoutent à la richesse de son récit. Histoire de préciser qu'en dépit de cette mélancolie qui traverse "Là où les tigres sont chez eux", il en émane aussi une énergie et un sens de la dérision réjouissants !

Si j'suis tombé dans la boisson
C'est uniquement par désespoir.
J'ai pas besoin de vos leçons :
C'est pas un vrai défaut de boire...
Pas de travail et pas d'argent,
Rien à se mettre sous la dent...
Y'a pas de mal à faire la foire :
C'est pas un vrai défaut de boire...
L'alcool étanche la tristesse,
Et qui s'arsouille la mémoire
Baise la gueule à sa détresse :
C'est pas un vrai défaut de boire...
L'aguardiente ou la tumeur ?
A rester sobre aussi on meurt,
Moi j'ai choisi mon purgatoire :
C'est pas un vrai défaut de boire...
La liberté qu'on donne à l'âne
C'est de tourner dans sa cabane,
Au chien de riche le dessert,
Au Brésilien la muselière :
Libre à ton cœur d'accélérer
Quand la police te court après...
Je voulais pas te décevoir :
C'est pas un vrai défaut de boire...
Ils ont la veine poétique
Les PDG de la fabrique,
Mais les prolos ont des varices 
Et chient des vers dans leur hospice.
J'offre mon âme à Lucifer
Pour le salut d'une belle gosse,
Que le bon Dieu sauve les rosses
Puisqu'il n'a pas d'aut'chose à faire.
Mon seul ami c'est l'urinoir :
C'est pas un vrai défaut de boire...

>> Le billet de Claudialucia

>> L'épisode 1 (chapitres I à VII)
>>L'épisode 2 (chapitres VIII à XV)

Commentaires

  1. J'aime les précisions que tu apportes sur les conséquences de la colonisation. Que c'est beau le Mato Grosso ! je suis tout fait d'accord avec ce que tu dis sur le fait qu'on est en manque par rapport aux personnages contemporains. J'ai réservé pour le dernier billet cette remarque. Il faut attendre trop longtemps pour lire la suite et les personnages sont peu développés. J'ai eu parfois un sentiment de frustration.

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    1. Oui, c'est beau, tout cela m'a donné envie de visiter le Brésil resté sauvage... je reviendrai moi aussi dans mon dernier billet sur mes bémols quant à la manière dont l'intrigue se dénoue..

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