"RN 86" - Jean-Bernard Pouy

"... mon pote, tu ne seras jamais riche, mais au moins essaie de ne pas être pauvre dans ta tête".

Sans doute pourrait-on dire de "RN 86" que c'est un roman sans ampleur... quelle drôle d'idée, d'ailleurs, que de donner comme titre à un roman noir le nom d'une nationale reliant Lamotte-du-Rhône à Bagnols-sur-Cèze, et de choisir comme cadre principal de l'intrigue une obscure bourgade gardoise... le héros lui-même, Léonard pour les intimes, n'a rien de remarquable :  professeur de plomberie dans un lycée professionnel après avoir quitté, par militantisme, un poste d’enseignant en travaux manuels dans un établissement pour fils de bourgeois, c'est un homme moins qu'ordinaire : un peu "bas de gamme", comme il se définit lui-même.

Est-ce également ce qu'avait fini par penser Lucie, sa compagne, qui à l'occasion d'un stage professionnel dans le Gard qu'elle avait prolongé d'un séjour à propos duquel elle lui avait expressément défendu de l'interroger, semblait avoir vécu une expérience qui l'avait éloignée de lui ? Et elle ne lui révélera jamais le fin mot de l’histoire, ayant péri dans un accident de voiture qu'il hésite à considérer comme un suicide...

Rongé par ces doutes, Léonard finit par se rendre sur les lieux du... du quoi d'ailleurs, si ce n'est d'une probable et banale histoire d'adultère ? En tous cas pas de quoi écrire un roman ou mener une enquête. C'est pourtant bien ce qu'il fait, interrogeant les co-stagiaires de Lucie, sillonnant à vélo la région de Remoulins, base à partir de laquelle il effectue ses recherches, village sans charme coupé par la Nationale 86, traversé de camions vrombissants. Léonard se prend pourtant d'affection pour son manque de pittoresque, sa modernité vaguement repoussante pour l'amoureux des vieilles pierres, mais qui présente une certaine forme de singularité. Et puis ce fameux pont du Gard, star du coin, avec son affluence estivale, sa mythologie, semble exercer sur lui un certain magnétisme, il y revient sans cesse, tourne autour...

Sa quête lui fait découvrir une Lucie qu'il ne reconnaît pas, fantasque, radieuse, entreprenante, qu'il aurait préféré ignorer, et est aussi l'occasion de rencontres improbables, tantôt avec un gendarme féru de citations latines, tantôt avec un écrivain philosophe et un peu détective, occupé à l'écriture d'un roman moyenâgeux.

Pour résumer, nous avons là un quidam insignifiant, vexé d'avoir été dupé par une épouse dont les cachotteries semblent le perturber davantage que son décès, qui piétine dans ses pitoyables efforts pour percer le secret de la défunte, tout en endossant le rôle de guide touristique pour nous faire découvrir un coin de France qui hormis son célèbre pont, présente tout de même quelque attrait...

Mais ça fonctionne... grâce à un rythme d'écriture entraînant, et surtout à un ton caustique, souvent drôle (Léonard est bien moins ennuyeux qu'il n'y paraît), attachant le lecteur à cette quête qui finalement présente autant -voire plus- d'intérêt que son aboutissement. Parce que j'avoue que le dénouement, qu'on aura vu venir grâce à quelques indices peu subtils, dont la brutalité fait basculer la dernière partie du récit dans l'horreur, ne m'a pas convaincue.

Je m'étais installée avec plaisir, aux côtés de Léonard, dans cette ballade aux accents aigres-doux, j'y serais bien restée jusqu'au bout...

Un autre titre pour découvrir Jean-Bernard Pouy : "Larchmütz 5632".

Commentaires

  1. sinon il y a aussi du même auteur : "La petite écuyère a cafté" (les aventures du poulpe) ou le très subtil "Spinoza encule Hegel" !

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    1. Je note, c'est toujours bon à prendre en cas d'envie de légèreté sans tomber dans quelque chose de trop simpliste !

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  2. Voui, bof, je n'ai jamais lu cet auteur, et là, sincèrement, ça ne m'attire pas.

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    1. C'est sûr, ce n'est pas une lecture indispensable... mais agréable malgré tout (sauf la fin qui m'a agacée). Je crois avoir acheté ce titre lors d'un déstockage de médiathèque, et parce que j'avais bien aimé "Larchmütz 5632".

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  3. je passe mon chemin mais je me retrouve dans la déception d'une fin parfois trop violente ...

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    1. Et ici, d'une part on la voit arriver de loin à cause d'indices pas très subtils, et j'ai trouvé d'autre part qu'elle n'allait pas avec le reste.

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    2. Déception, voire frustration?... Je passe. D'autant plus que j'ai déjà tenté le coup avec Pouy (littérairement parlant), et que ça n'avait pas collé du tout!

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    3. Dans ce cas il vaut mieux que tu passes ton chemin.. c'est seulement la fin qui m'a déçue, j'ai bien aimé le reste, notamment le ton, et les personnages que croisent le héros..

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  4. J'aime bien déjà l'extrait en début de billet. :) Il y a des livres comme ça qu'on peut prendre plaisir à lire juste pour le sens de la formule de l'auteur, même si l'intrigue ne casse pas des briques. Je suis en train d'en lire un exactement comme ça, c'est pourquoi je m'identifie.:)

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  5. Du pur Pouy d'après ta chronique : de l'humour, de la fantaisie mais aussi un certain bâclage de la fin comme si l'auteur en avait marre d'écrire son bouquin. Celui-ci est de 1998, ça ne s'est pas arrangé depuis mais ça fait toujours se marrer.

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    1. Au moins je suis prévenue si j'ai l'intention de continuer ma découverte de cet auteur !

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  6. Si jamais tu lis Ma ZAD, je serai curieuse d'avoir ton opinion. C'est le seul que j'aie jamais lu et ca devait être du pur Pouy (pour reprendre l'expression de Ray). En clair, je n'avais pas été enthousiasmée! Dommage pour le dénouement de celui-ci, le début de ta chronique donnait plutôt envie.

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    1. Ah, Ma ZAD m'interpellait assez, notamment pour sa thématique, mais je vais sans doute laisser passer un peu de temps avant de me remettre à Pouy ...

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  7. « Le cinéma de papa » et « Larchmütz 5632 » sont sympas à lire. Pour moi l’intérêt trouvé à lire cet écrivain, c’est d’y retrouver une France d’hier… les lecteurs trop jeunes n’y trouveront pas leur compte. - Le Bouquineur -

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    1. Mais JE SUIS très jeune... Bon, plaisanterie mise à part, tu as tout à fait raison, le charme des romans de Pouy tient en grand partie dans leurs ambiances propres à inspirer une nostalgie amusée (j'allais écrire "vintage", mais je ne suis guère adepte du terme !).

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