"Le jardin" - Hye-young Pyun

Dépendance fatale ...

Ogui s'éveille d'un coma provoqué par l'accident de voiture dans lequel sa femme a péri. 

Ayant perdu sa mère lorsqu'il était enfant, et son père quelques années auparavant, il n'a plus aucune famille, hormis sa belle-mère, femme discrète et distinguée que son laconisme ne lui a jamais vraiment permis de connaître. Or, entièrement paralysé, Ogui est dans l'incapacité de s'occuper ne serait-ce que de lui-même. Heureusement sa belle-mère prend les choses en main, organise son retour chez lui, gère les visites du kiné et de la garde-malade. Dans quelques semaines, une opération devrait lui permettre de retrouver quelque mobilité.

Les journées sont longues. Ogui a le temps de penser, de se pencher sur son passé, de spéculer sur l'espoir que suscite sa prochaine intervention chirurgicale. Il invoque souvent le souvenir de sa femme et de leurs nombreuses années de mariage. Ce mari a priori aimant, anéanti par la perte de son épouse, dévoile peu à peu ses manquements, son incompréhension vis-à-vis de celle qui a partagé sa vie. Au départ arrangeant avec la réalité, par complaisance envers lui-même, ses réflexions laissent peu à peu poindre une certaine honnêteté. Il reconnaît par exemple être devenu, contrairement à ce qu'il s'était promis, aussi indifférent et égocentrique que son père qu'il détestait, et n'avoir pas toujours été très sincère avec sa conjointe.

Pendant ce temps, sa belle-mère se fait de plus en plus envahissante, devient peu à peu la seule présence à son chevet, entreprend de creuser un immense trou dans le jardin que sa fille, pour combler le désœuvrement  lié à son incapacité à mener à terme ses projets professionnels successifs, avait amoureusement aménagé.

La brièveté du roman de Hye-young Pyun privilégie l'efficacité au dépens d'une densité que l'on regrette parfois un peu, d'autant plus que le choix d'une narration à la troisième personne crée une distance empêchant une réelle immersion dans le cauchemar d'Ogui. Il n'empêche que l'auteur ferre tout de même son lecteur, en jouant avec justesse sur le sentiment d'humiliante impuissance du héros, et sur le caractère angoissant, étouffant, de sa vulnérabilité face aux manœuvres de sa belle-mère. Elle a de plus l'intelligence d'exclure la violence physique de ce face-à-face, se focalisant sur la légère anormalité de certains détails ou la dimension subtilement menaçante de certaines situations banales pour suggérer l'horreur.

La plupart des questions posées par le récit resteront sans réponse, nous laissant imaginer les causes des mécanismes de folie et de vengeance qui y sont mis en branle...

Commentaires

  1. Oui, j'ai vu ce roman sur les blogs, mais bah, pas trop envie

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    1. Dans ce cas, inutile de se forcer, il y a tant à lire...

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  2. euh je passe mon chemin ! le genre de récit qui chez moi donne envie de partir en courant ! et puis le Caribou le sait, j'ai beaucoup de mal avec les romans d'hommes revenant sur leur relation avec leurs femmes et ayant du mal à reconnaître leurs propres erreurs .. bref, non !

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    1. Mais il finit par les reconnaître un peu... ceci dit, si tu n'es pas adepte du genre, il vaut mieux passer, en effet.
      Au fait, rien à voir, mais j'ai en ce moment un souci lorsque je poste des commentaires sur les blogs wordpress : ils se mettent dans les indésirables : hier j'ai laissé un commentaire sur ton billet à propos de Toni Morrison, et il n'apparaît pas...

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  3. La brièveté d'un roman peut nuire parfois à sa compréhension ou à sa délectation. Moi, j'aime bien avoir un peu le temps de m'immerger dans un livre.

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    1. Moi aussi mais j'ai tout de même passé un bon moment avec ce roman, certes plus efficace que dense...

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  4. Je n'aime pas tellement que l'on me laisse sans réponses .. au moins a minima. L'atmosphère a l'air assez glauque.

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    1. Oui, elle l'est, et si tu tu n'aimes pas par ailleurs rester sur des énigmes non résolues, je ne te le conseille pas.

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  5. Ca ne m'attire pas trop. Heureusement, ma PAL te remercie :-)

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    1. Eh bien, je n'ai visiblement pas suscité l'envie avec ce billet, j'ai pourtant bien aimé...

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  6. Ouh là, je file à toute vitesse!

    Y'a rien à faire, je boude les auteur(e)s asiatiques, même s'il m'arrive de faire exception pour quelques Indiens...

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    1. J'en lis assez peu aussi, j'ai notamment un peu de mal avec les Indiens, contrairement à toi, mais je crois que c'est surtout dû à ma méconnaissance de cette littérature...

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  7. Je ne sais pas trop quoi en penser, mais je pense que cela pourrait me plaire (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Tu peux tenter, il se lit vite, et permet de passer un bon moment !

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  8. La littérature coréenne, comme la japonaise, m'attire assez irrésistiblement mais ce roman-ci me tient plutôt à distance. Question de thématique sûrement.

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    1. Je comprends... Il est qualifié sur la 4e de couverture de "Misery" coréen, mais est tout de même loin d'atteindre le niveau du roman de King.

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  9. Dommage que les questions restent sans réponses, c'est un peu facile comme procédé je trouve.

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    1. Ça ne m'a pas vraiment gênée, cela entretient l'étrangeté de l'atmosphère..

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  10. J'ai aimé que la tension monte, et ce trou dans le jardin qui prend des dimensions importantes...

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    1. Oui, c'est habile, l'auteure sait manier l'art de la suggestion. Une découverte positive, pour résumer !

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  11. Tout comme toi, j'ai été ferrée malgré tout ... l'aspect malsain du personnage que l'on plaint, au départ, n'apparaissant que peu à peu, je trouve que c'est pas mal fait, finalement. Même si, Misery est effectivement bien plus fort !

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    1. Il est bien difficile d'égaler "le King" dans l'art de faire faire naître le malaise avec une lenteur quasi insupportable, et à partir de détails a priori anodins. Mais oui, tu as raison, on est tout de même pris dans cette ambiance subtilement malsaine... d'ailleurs ce sont les éditeurs qui l'on rapproché de Misery, Hye-young Pyun n'était pas forcément dans une démarche s'y référant..

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  12. Bonsoir Ingannmic, j'ai beaucoup aimé cette histoire sombre et terrible. Même s'il n'y pas de vraie conclusion, j'ai apprécié dans le flou. Bonne soirée.

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    1. De rester dans le flou à la fin ne m'a pas gênée non plus, j'ai juste trouvé qu'il manquait un peu de densité, mais cela reste dans l'ensemble un bon souvenir de lecture.

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